laboratoire Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française (ATILF)
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Retour sur ... Colloque "Poésie européenne et apatridie"

> Qu’est ce l’apatridie ?
L’apatridie est un terme récent : il décrit la situation de ceux qui sont contraints de quitter leur pays d’origine et se retrouvent sans nationalité. Les langues d’Europe utilisent deux racines principales pour désigner cette condition : la première, issue du latin patria, évoque une rupture avec un pays ancestral, celui du père. L’autre, en usant de différents radicaux (apolide, staatenlos, stateless) insiste sur la perte d’affiliation politique, le défaut d’appartenance à la citoyenneté et à l’État.

L’apatridie est liée à l’émergence de l’état moderne : le redécoupage des frontières, les pratiques nouvelles et forcées de déchéance de nationalité ont créé, au XXe siècle, des dizaines de milliers d’apatrides. Dans l’entre-deux-guerres, la France d’ailleurs été le premier pays d’accueil de ces personnes déplacées, originaires des anciens empires russe et ottoman, et souvent privées de leur nationalité par décret.
Contrairement au voyageur cosmopolite, qui parcourt le monde avec confiance, fort de la certitude d’en être le citoyen, l’apatride se trouve dans un état de privation radicale. Comme le remarque le philosophe Michel Deguy, en lisant la philosophe Hannah Arendt : « Le heimatlos [terme qui désigne l’apatride en allemand] est un sous-homme, frappé d’atimie, non reconnaissable, inexistant ». En plus de signifier l’anéantissement des liens avec une patrie, un système politique, l’apatridie est aussi la source d’une anxiété fondamentale, ontologique, qui envahit l’être, et dont on peut retrouver les traces dans les productions littéraires des écrivains qui y furent confrontés.

> Apatridie liée à poésie
Ce colloque souhaitait explorer l’idée suivante : l’apatridie entretient un lien particulier avec la poésie, en tant que genre littéraire vecteur d’histoire et de tradition, car elle pousse à repenser, d’une manière parfois radicale, la façon dont on l’écrit. En effet, les trajectoires de nombreux poètes européens, comme Guillaume Apollinaire (polonais par sa mère), Tristan Tzara (de nationalité roumaine) ou Paul Celan (poète roumain de langue allemande) ont été profondément marquées par les questions d’appartenance et de citoyenneté. Mais, de façon plus métaphorique, l’apatridie permet également de souligner combien la poésie est un genre qui s’établit en marge des systèmes discursifs dominants. Le poète est celui ou celle qui se joue de différentes sortes de barrières ou de frontières, que celles-ci soient géographiques et linguistiques ; il se joue même des marges de la page.

> Le choix de la langue d’expression
La question de la langue dans laquelle on choisit d’écrire, un choix que beaucoup d’apatrides ont dû faire, est évidemment centrale : faut-il s’approprier la langue du pays d’accueil, diviser ses usages (comme le poète Armen Lubin, qui écrivait en arménien ses textes en prose, et en français sa poésie), à partir de quand devient-on locuteur légitime, et dans quelle mesure peut-on ou doit-on adopter, ou adapter les modèles fondateurs d’une langue d’emprunt, ceux de sa phrase, de son système de rimes, de son rythme... Que faire de la langue de l’autre devenu ennemi quand on s’appelle Paul Celan, qu’on est un poète juif qui écrit en allemand, ou Jean Sénac, qu’on est poète algérien, francophone et militant pour l’indépendance ?
Victor Hugo écrivait dans Les Châtiments : « On ne peut pas vivre sans pain ; / On ne peut pas non plus vivre sans la patrie ». Pourtant, les hommes et les femmes qui n’en ont plus ne cessent pas pour autant d’exister. C’est ce qu’ont démontré les communications du colloque, variées et passionnantes, qui ont été enrichies par les interventions de trois conférenciers pléniers : Eric Robertson, Professeur de Littérature française moderne et d’Arts visuels à Royal Holloway (Université de Londres) ; Krikor Beledian, maître de conférences émérite de langue et de littérature arménienne à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris (INALCO), et Michael G. Kelly, maître de conférences en Littérature française et comparée à l’Université de Limerick, en Irlande.
Ces intervenants ont traité aussi bien des traditions arménienne, française, irlandaise, polonaise et roumaine que yiddish. Leurs présentations ont touché à des thèmes aussi différents que le multilinguisme, l’anti-étatisme, les relations entre des façons d’être transnationales et des questions de rythme, de forme, d’écritures de la diaspora et de l’exil. À travers elles, on a vu avec quelle inventivité et quelle force la création poétique pouvait répondre à la perte et au déracinement, pour en faire une véritable puissance d’innovation : que ce soit pour questionner les anciens modèles (Apollinaire), mêler les langues nationales (les écrivains dadaïstes) affirmer une identité politique (comme le fait le poète yiddish Peretz Markish), se définir dans un contexte national sensible (comme la poétesse irlandaise Sheila Wingfield) utiliser les ressorts du bilinguisme, mêlant français et arabe (Laurine Rousset), français et welsch (Olivier Cadiot), ou encore pousser la langue dans ses dernières extrémités rythmiques (Ghérasim Luca). Ces éclairages suggéraient qu’au milieu des aléas de l’histoire et de la géopolitique, la poésie demeurait un lieu d’asile où les écrivains avaient la possibilité de réinventer ses racines. Car la création octroie une nationalité, un passeport, qui n’est plus celui de l’administration, mais avant tout celui de la littérature ; dès lors, les frontières sont celles que la langue invente, déploie, et surtout qu’elle se réserve à tout moment le droit de déplacer.

Comme l’écrit le philosophe allemand Theodor Adorno : « Pour qui n’a plus de patrie il arrive même que l’écriture devienne le lieu qu’il habite ».

> Bourse Marie Skłodowska-Curie, Individual Fellowshipe
A noter, ce colloque est inscrit dans le cadre d’une bourse Marie Skłodowska-Curie, Individual Fellowshipe accordé à Greg Kerr pour un projet de recherche d’un an sur l’apatridie dans la poésie française et européenne au XXe siècle, sous la direction de Véronique Montémont, équipe de recherche scientifique ATILF « Ressources : normalisation, annotation et exploitation »).

Le projet explore et approfondit les différentes thématiques évoquées dans l’œuvre de quatre poètes, qui tous ont connu ou vécu une situation de non appartenance : apatridie au sens juridique du terme (Armen Lubin), exil (les écrivains égyptien Edmond Jabès et roumain Ghérasim Luca), déplacement (la poétesse Michèle Grangaud, née à Alger). En plus de l’étude de ces œuvres, qui donneront lieu à la publication d’un ouvrage monographique, le projet a pour ambition de publier un numéro de revue, issu des actes du colloque, et d’intégrer le corpus des poètes étudiés à la base Frantext (www.frantext), pour une exploitation textométrique – en d’autres termes, des recherches de mots, de fréquences ou de séquences assistées par ordinateur. Le projet a également donné lieu à des interventions auprès du grand public, dans des cadres associatifs ou des revues non universitaires, pour faire partager au plus grand nombre des réflexions sur un sujet qui concerne aujourd’hui l’Europe au premier chef.

 

sources : G. Kerr, V. Montémont
mise à jour : 26/06/2017 - LG/DB
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