laboratoire Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française (ATILF)
CNRS Université de Lorraine

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ILF
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Mots du TLFI

AMOUR, subst. masc. (except. fém.)


AMOUR, subst. masc. (except. fém.)
Attirance, affective ou physique, qu’en raison d’une certaine affinité, un être éprouve pour un autre être, auquel il est uni ou qu’il cherche à s’unir par un lien généralement étroit. L’amour, c’est beaucoup plus que l’amour (titre d’un roman de Jacques Chardonne, 1937) :

1. Le cœur
humain n’a que deux ressorts, l’ambition et l’amour. (...). Sous le
nom d’amour, on peut comprendre toutes les passions expansives
qui portent l’homme hors de lui-même, lui créent un but, des objets
supérieurs à sa vie propre, le font comme exister dans autrui, ou pour
autrui. L’éducation qui développe les premières passions personnelles
au détriment des expansives est à contre-sens.
MAINE DE BIRAN, Journal, 1819, p. 246.

2. ... mes
facultés baissent, excepté celle d’aimer. L’amour, c’est l’âme
qui ne meurt pas, qui va croissant, montant comme la flamme.
E. DE GUÉRIN, Journal, 1835, p. 93.

3. ... je ne
vois pas où est le catéchisme de l’amour et pourtant l’amour,
sous toutes les formes, domine notre vie entière : amour filial,
amour fraternel, amour conjugal, amour
paternel ou maternel, amitié, bienfaisance, charité,
philanthropie,
l’amour est partout, il est notre vie même.

G. SAND, Histoire de ma vie, t. 2, 1855, p.
334.

4. Qu’est-ce
que l’amour ? Le besoin de sortir de soi.
Ch. BAUDELAIRE, Mon cœur mis à nu, 1867, p.
655.

5. Il se
disait une fois de plus : « Il y a eu en moi trois espèces d’amour,
et ils se sont détruits l’un l’autre. J’ai aimé la beauté du ciel,
j’ai aimé la beauté des choses, et c’est une espèce d’amour.
J’ai aimé celle qui m’a porté en elle et par qui j’ai connu le jour,
et c’est encore une espèce d’amour. J’ai aimé enfin une
troisième fois : j’ai aimé un petit corps souple ; et pour cet

amour-là, j’ai trahi les deux autres. Alors ils m’ont quitté tous les
trois à la fois ». Et c’était de nouveau en lui comme un grand besoin de
pardon. (...). Mais une voix lui répondit : « Il n’y a qu’une espèce d’amour.
 » Et la suite de la voix fut : « Et qu’une espèce de pardon. »
Ch.-F. RAMUZ, Aimé Pache, peintre vaudois,
1911, pp. 279-280.

6. Une
psychologie trop purement intellectualiste, qui suit les indications du
langage, définira sans doute les états d’âme par les objets auxquels
ils sont attachés : amour de la famille, amour de la
patrie,
amour de l’humanité,elle verra dans ces trois

inclinations un même sentiment qui se dilate de plus en plus,
pour englober un nombre croissant de personnes. Le fait que ces états
d’âme
se traduisent au dehors par la même attitude ou le même mouvement,
que tous trois nous inclinent, nous permet de les grouper sous le concept d’amour
et de les exprimer par le même mot : ...
H. BERGSON, Les Deux sources de la morale et de la
religion,
1932, p. 34.

I. L’amour comme
principe d’union universelle.
A. [L’amour comme
principe d’union et de cohésion de l’univers, de la terre, etc. ; avec ou sans
coloration relig.] :

7. Depuis le
créateur jusqu’à la plus humble des créatures, rien n’échappe à la grande
loi de l’amour.
Les corps simples tendent par l’attraction, qui est une sorte d’amour,
au point de l’espace qui leur fut destiné. Les corps composés ont une

sympathie, un amour du même genre que le précédent, pour les
lieux où ils se formèrent ; ils y acquièrent la plénitude de leur
développement ; ils en tirent toutes leurs vertus. Les plantes manifestent
déjà une préférence, un amour plus marqué, pour les climats,
les expositions, les terrains plus favorables à leur complexion. Les animaux
donnent des signes d’un attachement plus vif, d’un amour
aisément reconnaissable, qui les rapproche entre eux et quelquefois les
rapproche de l’homme. L’homme enfin est doué d’un amour qui lui est
propre pour les choses honnêtes et parfaites,...

F. OZANAM, Essai sur la philosophie de Dante,
1838, p. 139.

8. ... le
moraliste qui a dit : « Aimez-vous les uns les autres » n’a pas
trouvé là un grand secret. J’accorde bien que l’amour est la vraie
richesse vitale ; c’est un merveilleux mouvement pour sortir de soi, pour se
jeter dans l’action, et s’y dépenser, et s’y perdre, sans petits calculs. Je
sais aussi que lorsque l’amour manque, comme il arrive dans l’extrême
fatigue ou dans l’extrême vieillesse, qui ne sont qu’extrême avarice, il n’y
a plus rien à espérer de bon, ni même de mauvais. Mais ce régime de parfaite
prudence nous approche de la mort, et il ne dure guère. L’ordinaire de la
vie est un furieux amour de n’importe quoi ; chez les bêtes aussi. Car
le cheval galope pour galoper ; et le moment où il va partir, le beau moment
où il sent en lui-même la pression de la vie, c’est l’amour, créateur
de tout.

ALAIN, Propos, 1910, p. 77.

9.
L’exaltation provoquée par la tendresse m’apparaît favorable au
philosophe tout de même qu’au saint ou au poète ; car ma propre expérience
m’enseigna à considérer l’amour comme une manière de correspondance
universelle entre la matière et l’esprit, et comme une expression sensible
de leur identité par-devant l’être unique. Source de l’existence, il m’en
paraît être en même temps et le principe indubitable et le sens unique et
parfait. Mystère adorable et terrible, instigateur de toute pensée, de tout
art et de toute science véritable, il apparaît aux intelligences
primordiales sous des nombres et des formes symboliques qu’il réduit plus
tard à la trinité logique de l’éternelle Création, de la Matière et de
l’Esprit ; ...
O.-V. MILOSZ, L’Amoureuse initiation, 1910, p.
152.

10. À mesure
que l’âge m’envahit, la nature me devient plus proche. Chaque année, en
quatre saisons qui sont autant de leçons, sa sagesse vient me consoler. Elle
chante, au printemps : « Quoi qu’il ait pu, jadis, arriver, je suis au
commencement ! Tout est clair, malgré les giboulées ; jeune, y compris les
arbres rabougris ; beau, même ces champs caillouteux. L’amour fait
monter en moi des sèves et des certitudes si radieuses et si puissantes
qu’elles ne finiront jamais ! »
Ch. DE GAULLE, Mémoires de guerre, Le Salut,
1959, p. 289.

P. ext.
Communion intime avec l’univers :

11. Mais la
nature est là qui t’invite et qui t’aime ;
Plonge-toi dans son sein qu’elle t’ouvre toujours ;
Quand tout change pour toi, la nature est la même,
Et le même soleil se lève sur tes jours.
De lumière et d’ombrage elle t’entoure encore ;

Détache ton amour des faux biens que tu perds ;
Adore ici l’écho qu’adoroit Pythagore,
Prête avec lui l’oreille aux célestes concerts.
A. DE LAMARTINE, Méditations poétiques, Le
Vallon, 1820, p. 81.

12. « ... je
voudrais bêcher, bêcher dans la terre. Bêcher, ça me paraît tellement beau !
On est tellement libre quand on bêche ! Et puis, qui va tailler aussi mes
arbres ? » Il laissait une terre en friche. Il laissait une planète en
friche. Il était lié d’amour à toutes les terres et à tous les arbres
de la terre. C’était lui le généreux, le prodigue, le grand seigneur !
C’était lui, comme Guillaumet, l’homme courageux, quand il luttait au nom de
sa création, contre la mort.
A. DE SAINT-EXUPÉRY, Terre des hommes, 1939,
p. 167.

13. On
n’aurait pu rêver une journée plus belle, plus dorée, et tout à coup Joseph
éprouva une sorte d’élan vers la vie et vers tous les êtres, un

amour confus pour tout ce qui existait autour de lui, pour les arbres,
pour la belle terre rouge...
J. GREEN, Moïra, 1950, p. 68.

B. En partic.
[Dieu comme origine de cohésion universelle et principe de tout amour]

Dieu est amour :

14. Avec cet
amour rien n’est plus nécessaire pour nous sur la terre, parce qu’il
contient tout, qu’il est tout, et qu’il apprend tout. Voilà pourquoi nous
sommes toujours en rapport avec Dieu, parce qu’il est l’amour

universel.
L.-C. DE SAINT-MARTIN, L’Homme de désir, 1790,
p. 402.

15. Je vous
le dis en vérité, celui qui aime, son cœur est un paradis sur la
terre. Il a Dieu en soi, car Dieu est amour.

F.-R. DE LAMENNAIS, Les Paroles d’un croyant,
1834, p. 150.

16. La
contemplation seule découvre le prix de la charité. Sans elle on le sait par
ouï-dire. Avec elle on le sait par expérience. Par l’amour et dans l’amour,
elle fait connaître que Dieu est amour. Alors l’homme laisse Dieu
faire en lui ce qu’il veut, il se laisse lier parce qu’il aime. Il
est libre parce qu’il aime. Tout ce qui n’a pas le goût de l’amour
perd pour lui toute saveur.

J. MARITAIN, Primauté du spirituel, 1927, p.
172.

17. ...
chercher Dieu c’est l’avoir déjà trouvé. Il va de soi que nos métaphysiciens
le disent, et comment pourraient-ils éviter cette conséquence, puisqu’ils
posent notre amour de Dieu comme une participation de Dieu lui-même ?
Éternellement préexistant dans le souverain bien, découlant de ce bien vers
les choses par un acte de libre générosité, l’amour retourne au bien
qui est son origine. Nous n’avons donc pas affaire ici avec un courant qui
s’éloigne toujours plus de sa source, jusqu’à ce qu’enfin il se perde. Né de
l’amour, l’univers créé est tout entier traversé, mu, vivifié du
dedans, par l’amour qui circule en lui comme le sang dans le corps...

É. GILSON, L’Esprit de la philosophie médiévale,
t. 2, 1932, p. 72.

18.
Madame, lui dis-je, même
en ce monde, il suffit d’un rien, d’une pauvre petite hémorragie cérébrale,
de moins encore, et nous ne connaissons plus des personnes jadis très
chères. La mort n’est pas
la folie. Elle nous est
plus inconnue en effet.
L’amour est plus fort que la mort, cela est écrit dans vos
livres. Ce n’est pas nous
qui avons inventé l’amour. Il a son ordre, il a sa loi.
Dieu en est maître.
Il n’est pas le maître de
l’amour, il est l’amour même. Si vous voulez aimer, ne
vous mettez pas hors de l’amour.

G. BERNANOS, Le Journal d’un Curé de campagne,
1936, p. 1158.

C. [Dieu comme
objet ou sujet d’une relation d’amour] L’amour de Dieu, l’amour divin ; le
saint, suprême amour.
Anton. l’amour humain :

19. La raison
(...) règne (...) dans tout ce qui tient à la conduite de la vie ; mais quand
cette ménagère de l’existence l’a arrangée le mieux qu’elle a pu, le fond de
notre cœur appartient toujours à l’amour, et, ce qu’on appelle la
mysticité, c’est cet amour dans sa pureté la plus parfaite.
L’élévation de l’âme vers son créateur est le culte suprême des chrétiens
mystiques ; mais ils ne s’adressent point à Dieu pour demander telle ou telle
prospérité de cette vie. Un écrivain français qui a des lueurs sublimes, M. 
de Saint-Martin, a dit que la prière étoit la respiration de l’âme.
G. DE STAËL, De l’Allemagne, t. 5, 1810, p.
96.

20. ... il
est (...) impossible de prier Dieu sans se mettre avec lui dans un rapport
de soumission, de confiance et d’amour ; de manière qu’il y a
dans la prière, considérée seulement en elle-même, une vertu purifiante dont
l’effet vaut presque toujours infiniment mieux pour nous que ce que nous
demandons trop souvent dans notre ignorance.

J. DE MAISTRE, Les Soirées de Saint-Pétersbourg,
t. 1, 1821, p. 442.

21. C’est
quelque chose de grand que l’amour, et un bien au-dessus de tous les
biens (...). Celui qui aime court, vole ; il est dans la joie, il est
libre, et rien ne l’arrête (...). L’amour souvent ne connaît point de
mesure ; mais, comme l’eau qui bouillonne, il déborde de toutes parts (...).
L’ardeur même d’une âme embrasée s’élève jusqu’à Dieu comme un grand cri :
Mon Dieu ! Mon amour, vous êtes tout à moi, et je suis tout à vous.
Dilatez-moi dans l’amour, afin que j’apprenne à goûter au fond de mon
cœur combien il est doux d’aimer, et de se fondre et de se perdre
dans l’amour.

L’Imitation de Jésus-Christ, trad. de F.-R. de Lamennais, Paris,
Margueritte, 1824.

22. Le 28.
Saint Augustin
aujourd’hui, ce saint qui pleurait si tendrement son ami et d’avoir aimé
Dieu si tard. Que je n’aie pas ces deux regrets : oh ! Que je n’aie pas cette
douleur à deux tranchants, qui me fendrait l’âme à la mort ! Mourir sans
amour
, c’est mourir en enfer. Amour divin, seul véritable.
Les autres ne sont que des ombres.

E. DE GUÉRIN, Journal, 1839, p. 287.

23. Dieu
n’avait pas besoin de nous ; c’est librement qu’il nous a choisis pour nous
communiquer ses biens et nous unir à lui ; c’est librement qu’il nous a
aimés.
Or, de sa nature, l’amour exige l’amour ; il est
impossible de préférer sans vouloir être préféré, de se dévouer sans vouloir
qu’on nous rende le dévouement, et, quant à l’union, on ne saurait
même la concevoir sans l’idée de la réciprocité. La réciprocité est la loi
de l’amour ; elle en est la loi entre deux êtres égaux : combien plus
entre deux êtres dont l’un est créateur et l’autre créature, dont l’un a
tout donné, et l’autre a tout reçu ! Dieu avait un droit infini à être

aimé de l’homme, parce que lui-même l’avait aimé d’un amour
éternel et infini, ...
H.-D. LACORDAIRE, Conférences de Notre-Dame,
1848, p. 174.

24. Il y a un
Dieu ; il y a un éternel amour dont le nôtre n’est qu’une
goutte. Nous irons la confondre ensemble dans l’océan divin où nous l’avons
puisée ! Cet océan, c’est Dieu ! Je l’ai vu, je l’ai senti, je l’ai compris en
ce moment par mon bonheur ! Raphaël ! Ce n’est plus vous que j’aime, ce
n’est plus moi que vous aimez, c’est Dieu que nous adorons désormais
l’un et l’autre ! Vous à travers moi ! Moi à travers vous !
A. DE LAMARTINE, Raphaël, 1849, p. 294.

25. ...
lorsqu’il [l’abbé Mouret] s’était attaché sur la croix, il avait la
consolation sans bornes de l’amour de Dieu. Ce n’était plus Marie
qu’il aimait d’une tendresse de fils, d’une passion d’amant.
Ilaimait pour aimer, dans l’absolu de l’amour. Il

aimait Dieu au-dessus de lui-même, au-dessus de tout, au fond d’un
épanouissement de lumière. Il était ainsi qu’un flambeau qui se consume en
clarté. La mort, quand il la souhaitait, n’était à ses yeux qu’un grand élan
d’amour.
É. ZOLA, La Faute de l’Abbé Mouret, 1875,
p. 1480.

26. Le terme
de la recherche, c’est un acte d’amour où l’homme aimera Dieu
comme Dieu s’aime. Dès lors, on peut dire une fois de plus que le
problème demeurera à tout jamais insoluble, ou qu’il est déjà résolu. Si l’amour
de Dieu n’était pas en nous, nous ne réussirions jamais à l’y
mettre. Mais nous savons qu’il y est, puisque nous sommes essentiellement
des amours de Dieu créés et que chacun de nos actes, chacune de nos
opérations, sont spontanément orientés vers l’être qui est leur fin comme il
est leur origine. La question n’est donc plus de savoir comment acquérir l’amour
de Dieu, mais bien plutôt d’amener cet amour de Dieu
à prendre conscience de soi-même, de son objet, ...

É. GILSON, L’Esprit de la philosophie médiévale,
t. 2, 1932, p. 76.

27. « Alors,
Jésus le regarda et il l’aima. » Rien n’est changé depuis que cette
parole a été dite. Tous, nous sommes aimés ; mais il y a le petit
nombre de ceux que Jésus regarde soudain et qu’il aime de cet

amour qui exige le don total : « Si tu veux être parfait, va, vends ce
que tu as, donne-le aux pauvres, puis viens et suis-moi ».
F. MAURIAC, Journal 1, 1934, p. 79.

28.
Dépouillement, dis-je, d’où cette aversion de la médiocrité contemporaine
pour toute allusion à l’Être simple, à ces quatre lettres de
l’alphabet qui composent le mot Dieu, et cette étrange gageure tenue
par le plus grand nombre de l’exclure, avec minutie, de toute écriture.
Manque d’amour, manque de génie.

F. JAMMES, De tout temps à jamais, 1935, p. 7.

29. La
création est un acte d’amour et elle est perpétuelle. À chaque
instant notre existence est amour de Dieu pour nous. Mais Dieu ne
peut aimer que soi-même. Son amour pour nous est amour
pour soi à travers nous. Ainsi, lui qui nous donne l’être, il aime en
nous le consentement à ne pas être. Notre existence n’est faite que de son
attente, de notre consentement à ne pas exister. Perpétuellement, il mendie
auprès de nous cette existence qu’il nous donne. Il nous la donne pour nous
la mendier. L’inflexible nécessité, la misère, la détresse, le poids
écrasant du besoin et du travail qui épuise, la cruauté, les tortures, la
mort violente, la contrainte, la terreur, les maladies
tout cela c’est l’amour
divin. C’est Dieu qui par amour se retire de nous afin que nous
puissions l’aimer. Car si nous étions exposés au rayonnement direct
de son amour, sans la protection de l’espace, du temps et de la
matière, nous serions évaporés comme l’eau au soleil ; il n’y aurait pas
assez de je en nous pour abandonner le je par amour.

S. WEIL, La Pesanteur et la grâce, 1943, p.
41.

P. ext.
Vénération qu’éprouve l’homme pour les œuvres de la création en tant que
créées par Dieu. Amour universel :

30. En ces
temps médiévaux, une communion, dans une même foi vivante, de la personne
humaine avec les autres personnes réelles et concrètes, et avec le Dieu
qu’elles aimaient, et avec la création entière, rendait, au milieu de bien
des détresses, l’homme fécond en héroïsme comme en activité de connaissance
et en œuvres de beauté ; et dans les cœurs les plus purs un grand amour,
exaltant dans l’homme la nature au-dessus d’elle-même, étendait aux choses
mêmes le sens de la piété fraternelle ; alors un saint François comprenait
qu’avant d’être exploitée à notre service par notre industrie, la nature
matérielle demande en quelque sorte à être elle-même apprivoisée par notre
amour ; je veux dire qu’en aimant les choses, et l’être en
elles, l’homme les attire à l’humain, au lieu de faire passer l’humain sous
leur mesure.
J. MARITAIN, Humanisme intégral, 1936, p. 14.

31. ... ce
que voulait Jos-Mari, et sans s’en rendre compte, c’était que la montagne
fût belle comme Dieu, source de vie et, comme lui, digne d’amour.

J. PEYRÉ, Matterhorn, 1939, pp. 126-127.

32. Tout et
tous aimer : geste contradictoire et faux, qui ne conduit finalement
qu’à n’aimer rien. Mais alors, répondrai-je, si, comme vous le
prétendez, un amour universel est impossible, que signifie
donc, dans nos cœurs, cet instinct irrésistible qui nous porte vers l’unité
chaque fois que, dans une direction quelconque, notre passion
s’exalte ? Sens de l’univers, sens du tout : en face de la nature, devant la
beauté, dans la musique, la nostalgie qui nous prend,
l’expectation et le
sentiment d’une grande présence.

P. TEILHARD DE CHARDIN, Le Phénomène humain,
1955, p. 296.

Locutions
1. Pur amour. Amour désintéressé de Dieu, amour de Dieu pour
Dieu :

33. L’amour
pur qui est opposé à l’amour mercenaire est cette
affection de notre âme qui est portée à se délecter du bonheur d’un
autre ; or les choses qui nous délectent, nous les désirons pour elles-mêmes,
et comme la félicité de Dieu se compose de toutes les perfections, et est la
délectation du sens même de la perfection, il s’ensuit que la vraie félicité
de tout esprit créé consiste entièrement dans le sens de cette félicité
divine, en sorte que ceux qui cherchent le vrai, le bon, le juste, plus par
la délectation propre qu’en vue de l’utilité (quoique l’utilité s’y trouve
aussi éminemment) sont aussi les mieux préparés à l’amour de Dieu.

MAINE DE BIRAN, Journal, 1821, p. 304.

34. Les
hommes sont malheureux par manque de foi ou par égoïsme. Mais comment faire
comprendre cela ? Qu’une âme se dise à la fois religieuse et malheureuse,
cela est une extraordinaire invention. (...) Bien peu d’âmes comprennent que
l’on peut se sauver de l’égoïsme par un autre amour que par celui des
créatures (par le pur amour de Dieu).
A. GIDE, Journal, 1895, p. 57.

35. ... c’est
toujours le même théocentrisme, le même besoin de tout oublier pour ne voir
que Dieu. À ces hauteurs, les distinctions scolastiques s’effacent :
thomistes, augustiniens, molinistes se confondent. Par des voies
différentes, humanisme dévot et école française arrivent au même but. Il n’y
a qu’un pur amour et tous les mystiques se ressemblent comme
des frères.
H. BREMOND, Hist. littéraire du sentiment
religieux en France,
1920, p. 34.

Péjoratif :

36. Le
chrétien fervent, tourné uniquement vers Dieu, n’aimait réellement ni
lui-même ni les autres, et se trompait en croyant aimer Dieu comme
Dieu veut être aimé. C’est en effet au pur amour de
Dieu et au renoncement de toutes les créatures que sont venus aboutir tous
les docteurs un peu profonds du christianisme. Tandis que la charité
prenait pour le vulgaire un air d’humanité, tandis que le vulgaire cherchait
là une règle pratique de conduite et de vie, les vrais penseurs du
christianisme comprenaient bien que la charité du christianisme
n’avait réellement que Dieu pour objet, et que cette charité,
entendue par le vulgaire comme l’amour des hommes, n’était
réellement qu’un amour abstrait pour Dieu.

P. LEROUX, De l’Humanité, t. 1, 1840, p.
203.

2. Pour l’amour de Dieu.
a) Par pur amour ; gratuitement :

37.
Oh ! il est mort de l’amour
de Dieu, à ce que dit Monsieur le curé.
Comment, de l’amour
de Dieu, Benoît ? On en vit, mais on n’en meurt pas, lui dis-je ;
c’est peut-être aussi de l’amour de Denise ?
Ah ! Monsieur, voilà ! Il
aimait tant le bon Dieu, celui-là, qu’il ne pensait plus à lui, pas
plus qu’une hirondelle qui vient de sortir de sa coquille, et qui ne saurait
pas manger si sa mère ne lui apportait pas un moucheron dans le nid. Il
n’avait rien ramassé pour les années de maladie ; il travaillait pour l’amour
de Dieu dans tous les hameaux. Il disait seulement à ceux dont il
avait fait l’ouvrage : « Si je viens à devenir infirme ou malade, vous me
nourrirez, n’est-ce pas ? »

A. DE LAMARTINE, Le Tailleur de pierre de
Saint-Point,
1851, pp. 549-550.

38. Plus
tard, lorsqu’il fut le fermier de ma grand’mère et le maire du village, sa
science le rendit fort utile au pays, d’autant plus qu’il l’exerçait pour
l’
amour de Dieu, sans rétribution aucune. Il était de si
grand cœur qu’il n’était point de nuit noire et orageuse, point de chaud, de
froid ni d’heure indue qui l’empêchassent de courir, souvent fort loin, par
des chemins perdus, pour porter du secours dans les chaumières. Son
dévouement et son désintéressement étaient vraiment admirables.
G. SAND, Histoire de ma vie, t. 1, 1855, p.
59.

b) Exclamation accompagnant un geste pour demander l’aumône :

39.
Fils bien-aimés, disait
saint François d’Assise à son troupeau de bienheureux, n’ayez point de honte
d’aller demander l’aumône. Allez avec plus de confiance et de joie que si
vous offriez cent pour un, puisque c’est l’amour de Dieu que
vous offrez, en la demandant, quand vous dites :
Donnez pour l’amour
de Dieu ! C’est comme ça, et non autrement, que je suis tiré,
cette fois, des griffes de mon propriétaire.

L. BLOY, Journal, 1900, p. 208.

40.
CLÉRAMBARD.
Merci, mon enfant. Vous
nous sauvez. (Relevant sa jupe, La Langouste prend un billet dans son bas).
Mme DE LÉRÉ, se
plaçant entre La Langouste et Clérambard, elle s’adresse à lui à mi-voix.
Vous n’allez pas accepter
l’argent de cette fille ! CLÉRAMBARD.

Soyons sans orgueil, mon
amie. Demain, ce soir, quand nous mendierons pour l’amour
de Dieu,
irons-nous demander leurs cartes de visite à ceux qui nous
feront l’aumône ? Nous serons trop heureux d’avoir pu leur inspirer une
pensée fraternelle, surtout si ces gens sont des réprouvés.
M. AYMÉ, Clérambard, 1950, IV, 2, pp. 202-203.

c) [Dans le style de la conversation] Exclamation accompagnant la
formulation généralement pathétique d’une demande le plus souvent négative :

41. ...
lorsqu’on est bien persuadé qu’on ne peut être ni médecin, ni avocat, ni
banquier, ni évêque, ni courtier-marron, ni ministre, enfin lorsqu’on a
l’intime conviction qu’on n’est bon à rien, on peut se faire poète ; mais,
pour l’
amour de Dieu, pas autre chose.

A. DE MUSSET, Le Temps, 1831, p. 22.

42. Où est la
force, c’est d’avoir tiré d’un sujet commun une histoire touchante et pas
canaille. Seulement, pour l’amour de Dieu, ou plutôt
pour l’
amour de l’art, fais encore attention et change moi
quelqu’un de ces passages, les seuls auxquels je trouve à redire...

G. FLAUBERT, Correspondance, 1853, pp. 87-88.

43. Anna
retrouva Wallner au Rond-Point. Il allait d’une allée à l’autre, anxieux,
profondément désespéré.
Ah !... D’où viens-tu ?... D’où viens-tu ? pour l’amour du
ciel !
P. REIDER, Mademoiselle Vallantin, 1862, p.
164.

44. Papa se
calmait, brusquement. Maman bégayait encore :
Raymond ! Pour l’amour
de Dieu ! (...) À vrai dire, l’amour de Dieu, cet
amour
auquel maman faisait de si fréquentes invocations, ne tenait plus,
dans ce cœur surchargé de soins, une place bien évidente.

G. DUHAMEL, Chronique des Pasquier, Le Notaire
du Havre, 1933, pp. 126-127.

3. Vieilli. Pain de l’amour, pain d’amour. L’Eucharistie :

45. Le pain
que j’ai rompu pour mon illustre Cène

Était le pain d’amour et de communion.
Et le vin qui coula d’une illustre fontaine
Était le vin d’offrande et de libation.
Ch. PÉGUY, Ève, 1913, p. 737.

P. ext. ,,Tout
intermédiaire entre l’homme et Dieu.`` (GUÉRIN 1892) :

46. Adorez le
Seigneur et la sainte nature ; Votre hôte vit d’amour et de lumière
pure ; Et le pain de l’amour, cet aliment de feu, Pour qui sait
le trouver c’est la
nature et Dieu !

M. DE GUÉRIN, Poésies, Maurice et François,
1839, p. 69.

II. L’amour comme
principe de cohésion de la société.
A. L’amour comme
principe et comme fin de la société humaine.

1. [Avec une coloration relig.] L’amour de charité. Synon.
bonté, pitié, dévouement.
a) [En parlant d’une société relig.] :

47. ...
uniquement chercher ici le bien de mon âme et le bien de l’église, et aussi
le bien de quelques âmes, si Dieu l’indique... Mais en me défendant des
enthousiasmes. L’amour de l’église et des âmes, des âmes lointaines,
des âmes par devoir, aussi bien que des âmes par attrait ; l’amour de
mon diocèse.

F.-A.-P. DUPANLOUP, Journal intime, 1863, p.
242.

b) [En parlant de la société profane] L’amour du prochain :

48. Les sœurs
de la charité, la plus touchante des communautés religieuses, soignaient les
malades de l’hôpital : ces sœurs ne prononcent des vœux que pour une année,
et plus elles font de bien, moins elles sont intolérantes. M. et Madame
Necker, tous les deux protestants, étaient l’objet de leur amour.
G. DE STAËL, Considérations sur les principaux
événements de la Révolution française,
t. 1, 1817, p. 84.

49. Ce seroit
un bien bel ouvrage que l’histoire de la charité, c’est-à-dire de l’amour
le plus universel, le plus pur, le plus saint, chez les nations chrétiennes.
On le verroit, d’âge en âge, combattant la férocité native qu’elles
apportèrent des forêts du Nord, adoucir leurs mœurs et leurs lois, produire
le sentiment que nous appelons humanité, inspirer au riche la
pitié, la tendresse pour le pauvre, au puissant le respect
pour le foible, rapprocher tout ce que divisent les intérêts, les préjugés,
l’orgueil, prêter aux larmes une force divine, élever les haillons de
l’indigent au-dessus de la pourpre impériale, ...

F.-R. DE LAMENNAIS, Articles publiés dans le
journal l’Avenir,
1831, pp. 343-344.

50. La
haine,
la persécution, le mépris, l’extermination des hommes,
rien de cela n’est de Dieu. L’amour du prochain, le support
les uns des autres, la compassion, le sacrifice de soi-même,
l’adoration d’un seul Dieu d’esprit et de vérité, tout cela est de lui !

A. DE LAMARTINE, Le Tailleur de pierre de
Saint-Point,
1851, p. 514.

51. ... Dieu
qui est amour, n’a pas voulu que sa créature pérît faute d’amour ;
il a choisi des hommes purs et forts et leur a dit :
Fils de l’église, je vous
fiance à toute douleur, allez à ceux qui sont seuls et qui pleurent, essuyez
leurs larmes et annoncez-leur l’éternité d’amour...

J. PÉLADAN, Le Vice suprême, 1884, p. 286.

52. 5 mai
Incendie du Bazar de
charité.
Un grand nombre de belles dames ont été carbonisées, hier soir,
en moins d’une demi-heure. Non pro mundo rogo, dit le Seigneur.
Admirable sottise de Coppée. « Elles s’étaient réunies pour faire le bien »,
écrit-il. Tout le monde, bien entendu, accuse Dieu.

8 mai L’agitation au
sujet de l’incendie continue. Songez donc ! Des personnes si riches, en
toilettes de gala et qui avaient leurs voitures à la porte ! Leurs voitures
éternellement inutiles ! Tout ça pour l’amour des
pauvres. Oui, tout ça. Quand on est riche, c’est qu’on aime les
pauvres. Les belles toilettes sont la récompense de l’amour qu’on a
pour la pauvreté.

L. BLOY, Journal, 1900, p. 247.

53.
Dieu est charité,
et puisqu’il aime ses créatures, pourquoi ne les aimerions-nous
pas comme lui ? Ce n’est pas cette espèce de bienveillance générale,
c’est le mot amour qui est écrit. Et nous de même, cet amour,
est-ce qu’il ne servira à personne, seulement parce qu’il est grand, qui est
en nous la même chose que la vie, pour que nous le donnions à un autre et
que nous sentions ce cœur entre nos bras qui s’éveille et ces yeux peu à peu
qui nous reconnaissent avec une joie immense !

P. CLAUDEL, Feuilles de Saints, 1925, pp.
645-646.

54. ... la
conviction qu’on tient d’une expérience, comment la propager par des
discours ? Et comment surtout exprimer l’inexprimable ? Mais ces questions ne
se posent même pas au grand mystique. Il a senti la vérité couler en lui de
sa source comme une force agissante. Il ne s’empêcherait pas plus de la
répandre que le soleil de déverser sa lumière. Seulement, ce n’est plus par
de simples discours qu’il la propagera. Car l’amour qui le consume
n’est plus simplement l’amour d’un homme pour Dieu, c’est l’amour
de Dieu pour tous les hommes. À travers Dieu, il aime
toute l’humanité d’un divin amour.

H. BERGSON, Les Deux sources de la morale et de la
religion,
1932, p. 247.

55. ... nous
sommes nés pour tendre à la perfection de l’amour, d’un amour
qui enveloppe réellement l’universalité des hommes, sans laisser place à la
haine contre aucun d’eux, et qui transforme réellement notre être, ce
qui n’est possible à aucune technique sociale ni à aucun travail de
rééducation, mais seulement au créateur de l’être ; et ce qui s’appelle :
sainteté.
J. MARITAIN, Humanisme intégral, 1936, p. 101.

Proverbe
(souvent iron.). L’amour du prochain commence par soi-même.
2. [Sans coloration explicitement relig.] Le triomphe de l’amour
et de la justice ; une société sans amour ; l’amour d’autrui
 :

56. Un grand
combat sera livré, et l’ange de la justice, et l’ange de l’amour
combattront avec ceux qui se seront armés pour rétablir parmi les hommes le
règne de la justice et le règne de l’amour. Et beaucoup mourront dans
ce combat, et leur nom restera sur la terre comme un rayon de la gloire de
Dieu. C’est pourquoi, vous qui souffrez, prenez courage, fortifiez votre
cœur : car demain sera le jour de l’épreuve, le jour où chacun devra donner
avec joie sa vie pour ses frères, et celui qui suivra, sera le jour de la
délivrance.
F.-R. DE LAMENNAIS, Les Paroles d’un croyant,
1834, p. 106.

57. Quant à
la bonté générale, tant prônée aujourd’hui, elle indique davantage la
haine des riches que l’amour des pauvres. Car la

philanthropie moderne exprime trop souvent une prétendue
bienveillance avec les formes propres à la rage ou à l’envie.
A. COMTE, Catéchisme positiviste, 1852, p. 24.

58. ... elle
riait plus haut, en racontant plaisamment que son cousin l’avait convertie
au grand saint Schopenhauer, qu’elle voulait rester fille afin de travailler
à la délivrance universelle ; et c’était elle, en effet, le renoncement, l’amour
des autres, la bonté épandue sur l’humanité mauvaise.

É. ZOLA, La Joie de vivre, 1884, p. 1129.

59. À force
de se proclamer cynique et purgé de toute sentimentalité, le
communisme de ces jeunes intellectuels reflète le désespoir dont il est
issu. Il ne rappelle pas l’amour profond, passionné, désintéressé,
qui souleva Lénine, Trotsky, et qui fut, à sa manière, celui de notre jeune
socialisme.
J.-R. BLOCH, Destin du Siècle, 1931, pp.
70-71.

60. ... ils
apercevaient, sur le vitrage, l’affiche blanche, dont ils ne pouvaient
détourner les yeux. Ainsi, pendant des semaines, il avait vécu, sans douter
un seul jour du triomphe de la justice, de la vérité humaine, de
l’
amour ; non pas comme un illuminé qui souhaite un miracle, mais
comme un physicien qui attend la conclusion d’une expérience infaillible,
et tout s’écroulait...
honte !
R. MARTIN DU GARD, Les Thibault, L’Été 1914,
1936, p. 581.

61. Nous
ignorons encore ce qu’est l’homme, mais il nous appartient de le créer. Et
c’est cette création seule qui est notre jeunesse. D’où ce double sentiment
caractéristique de l’homme marxiste : un mépris total pour l’homme
dégradé du monde bourgeois, un enthousiasme débordant pour l’homme
nouveau qu’il veut réaliser. Son paradoxe étonnant c’est de mêler en lui
également la haine et l’amour, jusqu’au jour où l’amour
triomphera. Le communisme c’est l’ordre et le marxiste trouve tout naturel
de préférer l’ordre au désordre. Haïr le désordre, aimer l’ordre,
c’est son réflexe spontané et il comprend mal qu’on ne le comprenne pas. De
cette haine et de cet amour, de ce désespoir et de
cette espérance on pourrait citer quotidiennement de multiples
exemples.

J. LACROIX, Marxisme, existentialisme,
personnalisme,
1949, p. 26.

62. La vraie
générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. La révolte
prouve par là qu’elle est le mouvement même de la vie et qu’on ne peut la
nier sans renoncer à vivre. Son cri le plus pur, à chaque fois, fait se
lever un être. Elle est donc amour et fécondité, ou elle n’est rien.
La révolution sans honneur, la révolution du calcul qui, préférant un homme
abstrait à l’homme de chair, nie l’être autant de fois qu’il est nécessaire,
met justement le ressentiment à la place de l’amour.

A. CAMUS, L’Homme révolté, 1951, p. 376.

En partic.
L’amour de bienveillance ; servir, traiter quelqu’un avec amour
 :

63. Les Sioux
rangés sur la rive me saluoient du geste et de la voix ; moi-même je les
regardois en faisant des signes d’adieu, et priant les génies d’accorder
leur faveur à cette nation innocente. Nous continuâmes de nous donner
des marques d’amour jusqu’au détour d’un promontoire qui me déroba la
vue des pasteurs...

F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Les Natchez, 1826, p.
249.

64. Ce beau
mystère de lumière, me prenant ému ainsi, harmonisa les orages de mon
mystère intérieur. Un mot me vint à l’esprit : La délivrance de l’âme. Sa
délivrance par la lumière de science et d’amour,
et par amour
j’entends toutes les puissances bienveillantes qui sont en nous,
surtout la grande pitié.

J. MICHELET, Journal, août 1856, p. 310.

65. ... il
nous reste, après avoir écarté les mensonges des prêtres, à prendre la vie
noblement, et à ne point nous déchirer nous-mêmes, et les autres par
contagion, par des déclamations tragiques. Et encore bien mieux, car tout se
tient, contre les petits maux de la vie, ne point les raconter, les étaler
ni les grossir. Être bon avec les autres et avec soi. Les aider à
vivre, s’aider soi-même à vivre, voilà la vraie charité. La bonté est
joie. L’amour est joie.

ALAIN, Propos, 1909, p. 63.

66. ...
l’invulnérabilité relative de l’inémotif le protège à l’excès contre le
drame des événements et d’autrui. Il y perd en élan et en chaleur de
sympathie,
il y gagne en maîtrise de soi, en ampleur de vue, en
constance. Un degré de trop, il tourne à l’égoïsme et à la

froideur. Mais l’amour spirituel que les théologiens
appelaient de bienveillance n’est attaché à aucune complexion
particulière et trouve son chemin, ainsi que ses nuances, dans une voie
comme dans l’autre.
E. MOUNIER, Traité du caractère, 1946, p. 240.

Par amour. Par pure
générosité :

67. Eh quoi !
Maître Jean, selon vous, rien ne se fait gratis au monde, rien par
amour ? tout est payé ? je vous crois ; même les réquisitoires, même
le zèle et le dévouement.

P.-L. COURIER, Pamphlets politiques, Procès de
Paul-Louis Courier, 1821, p. 103.

68. Tout ce
que vous faites par devoir, avec des fronts ridés de crainte, je veux
le faire par amour, en souriant d’amour, en souriant.

A. GIDE, Journal, 1894, p. 56.

Proverbe.
Tout par amour, rien par force
 :

69. On dit
prov. tout par amour et rien par force, pour faire
entendre que la douceur est de toutes les voies la meilleure pour réussir à
quelque chose.
J.-F. ROLLAND, Dict. du mauvais langage, 1813,
p. 9.

Fam. La
cote d’amour.
Bienveillance privilégiée ; péj. faveur non basée sur
le mérite :

70. Mais à
côté de ces moqueries qui allaient au menu peuple, à la petite bourgeoisie,
à la police, et au chauvinisme, de Belgique, il y avait un courant de très
haute estime pour plusieurs écrivains belges de langue française :
Maeterlinck et Rodenbach in primis ; puis ceux qui furent publiés au
Mercure de France
 : Eeckhoud, Mockel, Hubert Krains, et d’autres. Il y
avait même « la cote d’amour » dans les milieux littéraires
français d’avant-garde, en faveur des poètes et romanciers belges. Après
Maeterlinck, Max Elskamp fut le poète belge par excellence, pour les
écrivains de la génération de Charles-Louis Philippe. Être Belge était alors
une recommandation.

V. LARBAUD, Journal, janv. 1935, p. 346.

71. La
cote binette
(périmé) ou la cote d’amour (périmé) [donnée
par l’interrogateur] suivant le physique du malheureux appelé au tableau.

R. SMET, Le Nouvel argot de l’X, 1936, p. 103.

B. L’amour
réalisant sa finalité sociale par l’intermédiaire d’une incarnation ou d’une
symbolisation du lien social.
1. [Le souverain, obj. ou suj. d’une relation d’amour pour les membres
d’une communauté]. L’amour du prince :

72. Ainsi
l’intérêt du Roi, la sûreté de sa couronne, et l’affection de ses
sujets, sont autant de puissants motifs qui le pressent de consacrer les
lois fondamentales du royaume
 : ajoutons son amour pour ses
peuples,
son zèle pour le bien public, ...

MARAT, Les Pamphlets, Offrande à la Patrie,
1789, p. 32.

73. J’ai pu
voir, après tant d’orages, la nation rendue à son antique loyauté, se
rallier comme une famille autour d’un père chéri ; j’aurai vu les factions
s’éteindre, tous les cœurs se réunir dans l’intérêt de la patrie, et toutes
les volontés se confondre dans le vœu du bonheur public, fondé sur la double
base de l’amour du prince et du respect des lois.
V. DE JOUY, L’Hermite de la Chaussée d’Antin,

t. 5, 1814, p. 199.

74. L’amour
de nos rois, tel qu’il était chez les Français, était un
sentiment
religieux, comme l’amour divin ; c’était une
sorte de culte qui élevait l’âme et pouvait, comme l’honneur,
commander tous les sacrifices d’intérêt personnel, de la vie même ; c’est un
tel sentiment qui peut servir de base à la société, mettre un lien
commun entre les hommes du même pays.

MAINE DE BIRAN, Journal, 1814, pp. 11-12.

75. La
miséricorde, qui est la même chose que la clémence, fait l’amour
des sujets
qui est le plus puissant corps de garde à la personne du
Prince.
V. HUGO, Notre-Dame de Paris, 1832, p. 505.

2. [La patrie (ou le pays), obj. ou suj. d’amour] L’amour de la
patrie
 :

76. L’esprit
militaire et l’amour de la patrie ont porté diverses nations
au plus haut degré possible d’énergie ; maintenant ces deux sources de

dévouement existent à peine chez les Allemands pris en masse.
G. DE STAËL, De l’Allemagne, t. 4, 1810, p.
274.

77. La vertu
semble avoir des bornes. Cette grande hauteur, qu’ont atteinte certaines
âmes, paraît en quelque sorte mesurée. Caton et Washington montrent où peut
s’élever le plus beau, le plus noble de tous les sentiments, c’est l’amour
du pays et de la liberté. Au-dessus on ne voit rien.

P.-L. COURIER, Pamphlets politiques, Simple
Discours à l’occasion d’une souscription pour l’acquisition de Chambord,
1821, p. 81.

78. Adario,
chef de la tribu de la Tortue, se lève : inaccessible à la crainte,
insensible à l’espérance, ce sachem se distingue par un ardent amour
de la patrie : implacable ennemi des Européens qui avoient massacré
son père, mais les abhorrant encore plus comme tyrans de son pays, il
parloit incessamment contre eux dans les conseils.
F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Les Natchez, 1826, p.
136.

79. Le chant
populaire, assurément, ne plaisait point à ses voisins. Ils devinrent
nerveux, agacés, et avaient l’air prêts à hurler comme des chiens qui
entendent un orgue de Barbarie. Il s’en aperçut, ne s’arrêta plus. Parfois
même il fredonnait les paroles [la Marseillaise, 1792] : Amour
sacré de la patrie, / Conduis, soutiens, nos bras vengeurs, /
Liberté, liberté chérie, / Combats avec tes défenseurs !
G. DE MAUPASSANT, Contes et nouvelles, t. 2,
Boule de suif, 1880, p. 153.

Vieilli.
L’amour patriotique
 :

80. Victime
de l’amour patriotique, je vais donc servir d’exemple à ceux
qui seraient jamais tentés de défendre les droits des nations. Peuple ingrat
et frivole ! Qui encense tes tyrans et abandonne tes défenseurs, je me suis
dévoué pour toi ; ...

MARAT, Les Pamphlets, Nouvelle dénonciation
contre Necker, 1790, p. 120.

81. Et tous,
Allemands ou Français, chacun de votre côté, pareillement dupes, vous avez
cru de bonne foi que, pour vous seuls, cette guerre était une « guerre
sainte » ; et qu’il fallait, sans marchander, par amour
patriotique,
faire à « l’honneur » de votre nation, au « triomphe de la
Justice », le sacrifice de votre bonheur, de votre liberté, de votre vie !...
R. MARTIN DU GARD, Les Thibault, L’Été 1914,
1936, p. 697.

3. P. anal. [L’humanité, considérée comme communauté idéale]
L’amour de l’humanité, (vieilli) l’amour humanitaire, l’amour des
hommes
 :

82. J.-J.
Rousseau passe pour avoir eu Madame la comtesse de Boufflers, et même (qu’on
me passe ce terme) pour l’avoir manquée, ce qui leur donna beaucoup d’humeur
l’un contre l’autre. Un jour, on disait devant eux que l’amour du
genre humain
éteignait l’amour de la patrie. « Pour moi,
dit-elle, je sais, par mon exemple, et je sens que cela n’est pas vrai ; je
suis très bonne Française et je ne m’intéresse pas moins au bonheur de tous
les peuples. Oui, je vous
entends, dit Rousseau, vous êtes Française par votre buste et cosmopolite du
reste de votre personne. »

CHAMFORT, Caractères et anecdotes, 1794, p.
102.

83. Nous
devons toujours au peuple qui nous a protégés longtemps une certaine
reconnaissance ; mais il n’y a plus de culte, plus d’enthousiasme.
C’est maintenant plus que jamais que le patriotisme, avec les autres
passions,
doit se perdre, comme les ruisseaux dans l’océan, dans la
grande passion de l’humanité. Voulez-vous déterminer votre choix ?
Cherchez les sentiments qui n’ont rien de personnel, rien
d’intéressé, ceux surtout qui n’ont pas pour objet un individu, une classe,
ceux qui ont le plus grand caractère de généralité. Plus on abstrait, plus
on épure. Je n’ose pas vous conseiller de remonter plus haut que l’amour
des hommes.

J. MICHELET, Journal, 1820, p. 93.

84. Le
docteur (...) reprit : L’amour
de l’humanité est un état pathologique d’origine sexuelle qui se
produit fréquemment à l’époque de la puberté chez les intellectuels timides
 : le phosphore en excès dans l’organisme doit s’éliminer d’une façon
quelconque.
A. MAUROIS, Les Silences du colonel Bramble,

1918, p. 29.

85. Que
sera-ce, si l’on va aux états d’âme, si l’on compare entre eux ces deux
sentiments, attachement à la patrie,
amour de l’humanité ?
Qui ne voit que la cohésion sociale est due, en grand partie, à la nécessité
pour une société de se défendre contre d’autres, et que c’est d’abord contre
tous les autres hommes qu’on aime les hommes avec lesquels on vit ?
Tel est l’instinct primitif. Il est encore là, heureusement dissimulé sous
les apports de la civilisation ; mais aujourd’hui encore nous aimons
naturellement et directement nos parents et nos concitoyens, tandis que l’amour
de l’humanité est indirect et acquis.

H. BERGSON, Les Deux sources de la morale et de la
religion,
1932, p. 28.

86. Il se
contraignait à secourir ceux qu’il aimait le moins. Au total, cet
homme qui n’avait pas le droit d’aimer la femme semblait avoir
reporté sur l’humanité entière ses possibilités de dévouement, d’amour
et de sacrifice. Et, assistant à cette bataille, à ce véritable combat pour
la sainteté, Decraemer en venait à se demander si véritablement le célibat
du prêtre n’est pas une bonne chose, si ce n’est pas précisément ce suprême
sacrifice qui permet de consacrer à tous les hommes un besoin de

tendresse inemployé.
M. VAN DER MEERSCH, Invasion 14, 1935, p. 290.

C. Cas partic.,
DR. INTERNAT. Traité d’amour et de paix.
Synon. plus fréq. amitié*.

III. L’amour comme
lien affectif entre des personnes : l’amour entre les membres d’une même
famille naturelle ou entre conjoints.
A. [Les différents
types d’amour] L’amour maternel, paternel, filial, fraternel :

87. Il paraît
qu’il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et, dans leur cœur,
une fibre de plus que chez les hommes. Il fallait une organisation
particulière, pour les rendre capables de supporter, soigner, caresser des
enfants. C’est à l’amour maternel que la nature a confié la
conservation de tous les êtres ; et, pour assurer aux mères leur récompense,
elle l’a mise dans les plaisirs ; et même dans les peines attachées à ce
délicieux sentiment.

CHAMFORT, Maximes et pensées, 1794, p. 65.

88. Je trouve
à ce sujet, dans l’Odyssée d’Homère, un sentiment bien touchant,
c’est lorsque Télémaque compte au nombre de ses calamités celle de n’avoir
point de frère. Le poëte, sensible et profond dans la connaissance de la
nature, en mettant cette plainte dans la bouche du fils d’Ulysse, qui
cherchait partout son père, avait sans doute senti que l’amour
fraternel
était une consonnance de l’amour filial. En
effet, les enfants ont des ressemblances avec leurs pères et leurs mères, de
telle sorte que les garçons, pour l’ordinaire, en ont plus avec leurs mères,
et les filles avec leurs pères : la nature les croisant d’un sexe à l’autre
pour en augmenter l’affection.

J.-H. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, Harmonies de
la nature,
1814, pp. 315-316.

89. ... elle
n’a jamais voulu ni voir ni connaître celui qui devait lui donner la plus
sainte et la plus forte des affections, l’amour d’une mère
pour son enfant.
F. SOULIÉ, Les Mémoires du diable, t. 2, 1837,
p. 307.

90. Quel
amour
que celui d’une mère !... Comme tout l’inquiète ! Elle n’a plus de
repos ni jour ni nuit ; le moindre cri l’éveille ; elle se lève, elle console
le pauvre petit être ; elle chante, elle rit ; elle le berce et le promène ; à
sa moindre maladie, elle le veille ; et cela des semaines et des mois, sans
jamais se lasser. Ah ! combien ce spectacle vous rend meilleur et vous fait
encore mieux aimer les parents !
ERCKMANN-CHATRIAN, Histoire d’un paysan, t. 2,
1870, p. 368.

91. Dieu
lui-même penché sur l’amour éternelle
La revoyait fleurir dans de pauvres hameaux.
Père il considérait une amour maternelle
Doublement partagée entre deux beaux jumeaux.

Dieu lui-même penché sur l’amour solennelle
La regardait fleurir au fin fond des hameaux.
Père il considérait une amour fraternelle
Déjà communiquée entre deux beaux jumeaux.

Ch. PÉGUY, Ève, 1913, p. 713.

92. Les
liens
de parenté sont bien plus forts. Ici la nature soutient le
serment. Entre la mère et l’enfant l’union est d’abord intime ; la
séparation, après cette vie rigoureusement commune, n’est jamais que
d’apparence ; l’amour maternel est le plus éminent des

sentiments égoïstes, ou, pour dire autrement, le plus énergique des
sentiments altruistes, comme Comte l’a montré ; ...
ALAIN, Propos, 1921, p. 282.

93. On ne
conçoit pas un bien sans un toit, un toit sans un foyer, un foyer sans une
famille, une famille sans entente, union, amour... Toute la

concordance des êtres et des choses est là.
J. DE PESQUIDOUX, Le Livre de raison, t. 3,
1932, p. 125.

94. On parle
de l’amour paternel ou maternel. Peuh ! Qu’est-ce que ce
mot « amour » ? Bien trop ampoulé et étriqué à la fois pour dire le

don total, détaillé, raffiné, dans chaque fibre et dans la masse, du
cœur qu’un homme a fait mol et large, exprès pour que puissent s’y étirer à
l’aise tous les mouvements de son enfant.
J. MALÈGUE, Augustin ou le Maître est là, t.
1, 1933, p. 160.

95. ... la
paternité n’apparaît plus comme une simple fonction biologique plus ou moins
renforcée par l’histoire, mais comme la suprême instance éducatrice. Elle
symbolise la transcendance des valeurs, tandis que la maternité apprend à
unir l’instinct le plus primitif à l’amour le plus désintéressé. (La
chaleur affective dont les parents, normalement, entourent le jeune
enfant, ce dévouement total, cette présence toujours favorable qu’ils
tournent vers lui, resteront une des grandes nostalgies de l’âge adulte,
...)

E. MOUNIER, Traité du caractère, 1946, p. 96.

P. ext.
[L’amour fraternel considéré comme modèle du lien entre les hommes] :

96. Dans la
cité de Dieu chacun aime ses frères comme soi-même, et c’est
pourquoi nul n’est délaissé, nul n’y souffre, s’il est un remède à ses
souffrances. Dans la cité de Dieu, tous sont égaux, aucun ne domine ; car la
justice seule y règne avec l’amour.

F.-R. DE LAMENNAIS, Les Paroles d’un croyant,
1834, p. 246.

B. [Les personnes
dans leur situation à l’égard de l’amour] :

97. Si la
femme a pour son enfant des expressions si divines, qu’étoient-ce que les
paroles de la mère d’un Dieu, d’une mère qui avoit vu mourir son fils sur la
croix et qui le retrouvoit vivant d’une vie éternelle ? Que devoient être
aussi les paroles d’un fils et d’un Dieu ? Quel amour filial,
quels embrassements maternels ! Un seul moment d’une pareille félicité
suffiroit pour anéantir dans l’excès du bonheur tous les mondes.

F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Les Natchez, 1826, p.
178.

98. Je
n’avais jamais senti qu’une passion dans mon petit être, l’amour
filial ; cette passion se continuait en moi ; ma véritable
mère y répondait tantôt trop, tantôt pas assez, (...) J’avais besoin d’une
mère sage, et je commençais à comprendre que l’amour maternel,
pour être un refuge, ne doit pas être une passion jalouse.

G. SAND, Histoire de ma vie, t. 3, 1855,
pp. 149-150.

99. ... j’ai
le sentiment qu’il y a dans ce visage quelque chose d’à part que la mort ne
touchera pas. Et mon amour pour ma mère, qui a été le seul stable des
amours de ma vie, est d’ailleurs si affranchi de tout lien matériel,
qu’il me donne presque confiance, à lui seul, en une indestructible chose,
qui serait l’âme ; ...
P. LOTI, Le Roman d’un enfant, 1890, p. 24.

100. Mais
tout se passait, chez les Frontenac, comme s’il y avait eu communication
entre l’amour des frères et celui de la mère, ou comme si ces deux
amours
avaient eu une source unique. Jean-Louis éprouvait, à l’égard de
ses cadets, et même pour José que l’Afrique attirait, la sollicitude
inquiète et presque angoissée de leur mère.
F. MAURIAC, Le Mystère Frontenac, 1933, pp.
190-191.

101. J’estime
que rien ne peut fausser davantage le caractère d’un enfant que de lui
imposer un respect de commande pour des parents, dès que ceux-ci ne sont pas
respectables. Ma mère, par contre, méritait ma vénération, et mon
amour
pour elle était presque de la dévotion. Quant à mon père,
je cessai vite de le prendre au sérieux.
A. GIDE, Geneviève, 1936, p. 1359.

102. On
dirait que Corneille a poursuivi avec une sorte de rancune certaines images
du dessèchement par la vieillesse, de la sclérose du cœur. L’animalité même
de l’amour maternel n’est pas épargnée. C’est dans une de ses
tragédies les moins bonnes, dans Théodore, qu’il dessine ce
personnage admirable de Marcelle, la vieille et méchante reine qui a une
fille qu’elle aime par-dessus tout, qu’elle couve comme une poule.
R. BRASILLACH, Pierre Corneille, 1938, p. 285.

103. Bénard
était doux, affable, sensible ; avec cela, premier partout. Et puis, sa maman
se privait pour lui. Nos mères ne fréquentaient pas cette couturière mais
elles nous parlaient d’elle souvent pour nous faire mesurer la grandeur de
l’amour maternel ; nous ne pensions qu’à Bénard : il était le
flambeau, la joie de cette malheureuse ; nous mesurions la grandeur de l’amour
filial ; tout le monde, pour finir, s’attendrissait sur ces bons
pauvres. Pourtant, cela n’eût pas suffi : la vérité, c’est que Bénard ne
vivait qu’à demi ; ...
J.-P. SARTRE, Les Mots, 1964, p. 188.

C. [Avec, le cas
échéant, la suggestion d’un lien physique] L’amour conjugal, mariage
d’amour
 :

104. De l’amour
dans le mariage. C’est dans le mariage que la sensibilité est un
devoir : dans toute autre relation la vertu peut suffire ; mais dans celle où
les destinées sont entrelacées, où la même impulsion sert pour ainsi dire
aux battements de deux cœurs, il semble qu’une affection profonde est
presque un lien nécessaire. La légèreté des mœurs a introduit tant de
chagrins entre les époux, que les moralistes du dernier siècle s’étoient
accoutumés à rapporter toutes les jouissances du cœur à l’amour
paternel et maternel, et finissoient presque par ne
considérer le mariage que comme la condition requise pour jouir d’avoir des
enfants. Cela est faux en morale, et plus faux encore en bonheur.

G. DE STAËL, De l’Allemagne, t. 4, 1810, pp.
367-368.

105. Aux
témoignages si fréquens qu’ils se donnaient de leur mutuelle tendresse,
tous deux mêlaient de douces exhortations à avancer ensemble sur le chemin
de la perfection : cette sainte émulation les fortifiait et les maintenait
dans le service de Dieu : ils savaient ainsi puiser, au sein de l’ardent
amour
qui les unissait, le sentiment et le charme de l’amour

suprême. Le caractère grave et pur de leur affection se révélait
surtout par la touchante habitude qu’ils conservèrent toujours de s’appeler
frère et sœur, même après leur mariage, comme pour perpétuer
le souvenir de leur enfance passée ensemble, ...
Ch. DE MONTALEMBERT, Hist. de sainte Élisabeth de
Hongrie,
1836, p. 42.

106. On n’a
jamais vérifié le rôle que joue l’amour physique dans l’attachement
des femmes honnêtes pour leurs maris. Quelquefois, les maris le savent si
bien que pour punir leurs épouses, ils restent quelques jours sans coucher
avec elle et les font ainsi
et cela sans un reproche,
sans une parole venir à
résipiscence.
E. et J. DE GONCOURT, Journal, oct. 1875, p.
1084.

107.
JUPITER.
Jusqu’au ciel se déguise,
à l’heure où nous sommes.
ALCMÈNE.
Homme peu perspicace, si
tu crois que la nuit est le jour masqué, la lune un faux soleil, si tu crois
que l’amour d’une épouse peut se déguiser en amour du plaisir.

JUPITER.
L’amour d’une
épouse ressemble au devoir.Le devoir à la contrainte. La contrainte tue le
désir.
ALCMÈNE.
Tu dis ? Quel nom as-tu
prononcé là ?

JUPITER.
Celui d’un demi-dieu,
celui du désir.
ALCMÈNE.
Nous n’aimons ici que les
dieux complets. Nous laissons les demi-dieux aux demi-jeunes filles et aux
demi-épouses.
JUPITER.

Te voilà impie,
maintenant ?
ALCMÈNE.
Je le suis parfois plus
encore, car je me réjouis qu’il n’y ait pas dans l’Olympe un dieu de l’amour
conjugal. Je me réjouis d’être une créature que les dieux n’ont
pas prévue...
J. GIRAUDOUX, Amphitryon, 1929, I, 6, pp.
63-65.

108. À la fin
de leur vie, les amants illustres qui coururent les routes, George
Sand et Musset, et Chopin, Liszt, Mme d’Agoult, peut-être ne se
souvenaient-ils plus que de chamailleries dans de tristes chambres d’hôtel.
Combien peu d’amours trouvent en elles-mêmes assez de force pour
demeurer sédentaires ! Et c’est pourquoi l’amour conjugal, qui
persiste à travers mille vicissitudes, me paraît être le plus beau des
miracles, quoiqu’il en soit le plus commun. Après beaucoup d’années, avoir
encore tant de choses à se dire, des plus futiles aux plus graves, sans
choix, sans désir d’étonner ni d’être admiré, quelle merveille !
F. MAURIAC, Journal 1, 1934, p. 25.

109. Georges
encore... aurait des excuses... après vingt ans de mariage l’amour
change de forme. Il existe une parenté entre époux qui rendrait
certaines choses très gênantes, très indécentes, presque impossibles.
J. COCTEAU, Les Parents terribles, 1938, I, 2,
pp. 194-195.

110. Bien
qu’elle eût lu quelques romans, qu’elle allât quelquefois au théâtre voir
des pièces assez risquées, elle ne s’était jamais imaginé le moins du monde
les émois et les transports qui peuvent jeter une femme dans les bras d’un
homme. Ce qu’elle connaissait de l’amour était exclusivement le

rapport de mari et femme. Or, ce rapport ne comportait absolument
rien de passionnel, bien qu’il engendrât la plus grande émotion et qu’il se
développât en une affection sans limites et sans fin.
P. DRIEU LA ROCHELLE, Rêveuse bourgeoisie,
1939, p. 120.

IV. L’amour
considéré comme lien passionnel entre deux personnes.
A. [La passion de
l’amour comme telle] Aimer d’amour :

111. Ce que
nous appelons proprement amour parmi nous, est un sentiment
dont la haute Antiquité a ignoré jusqu’au nom. Ce n’est que dans les siècles
modernes qu’on a vu former ce mélange des sens et de l’ame, cette espèce d’amour,
dont l’amitié est la partie morale. C’est encore au christianisme que
l’on doit ce sentiment perfectionné ; c’est lui, qui tendant sans
cesse à épurer le cœur, est parvenu à jeter de la spiritualité jusques dans
le penchant qui en paroissoit le moins susceptible.

F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Génie du Christianisme,
t. 1, 1803, p. 373.

112. Nous
n’envisageons l’amour que comme une passion de la même nature
que toutes les passions humaines, c’est-à-dire ayant pour effet
d’égarer notre raison, ayant pour but de nous procurer des jouissances.
Les Allemands voient dans l’amour quelque chose de religieux, de
sacré, une émanation de la divinité même, un accomplissement de la destinée
de l’homme sur cette terre, un lien mystérieux et tout-puissant,
entre deux ames qui ne peuvent exister que l’une pour l’autre. Sous le
premier point de vue, l’amour est commun à l’homme et aux animaux.
Sous le second, il est commun à l’homme et à Dieu.

B. CONSTANT, Wallstein, 1809, p. XLIV.

113. Mais si
vous êtes une nature exaltée, croyant à des rêves et voulant les réaliser,
je vous réponds alors tout net : l’amour n’existe pas. Car j’abonde
dans votre sens, et je vous dis : aimer, c’est se donner corps et
âme, ou, pour mieux dire, c’est faire un seul être de deux.
A. DE MUSSET, La Confession d’un enfant du siècle,
1836, p. 57.

114. Quand on
aime, on aime tout. Tout se voit en bleu quand on porte des
lunettes bleues. L’amour, comme le reste, n’est qu’une façon de voir
et de sentir. C’est un point de vue un peu plus élevé, un peu plus large ; on
y découvre des perspectives infinies et des horizons sans bornes.
G. FLAUBERT, Correspondance, 1846, p. 264.

115.
Voulez-vous me définir l’amour,
mon cher ? Parfaitement,
dit Demailly.
L’amour est
l’amour.

Non,
dit Lamperière.
L’amour est la
femme. C’est une opinion,
fit Grancey.
L’amour ?... un
fluide ! dit de Rémonville,
un phénomène
d’électricité... Il y a des femmes laides qui dégagent l’amour.

Ne disons pas de mal des
femmes laides, dit
Franchemont. Quand une
femme laide est jolie, elle est charmante !
En tout cas,
dit Grancey,
c’est une bien jolie
imagination : c’est l’âme de tout ce qui n’est pas vrai.
E. et J. DE GONCOURT, Charles Demailly, 1860,
p. 195.

116. « L’amour,
commença Phrasilas, est un mot qui n’a pas de sens ou qui en a trop,
car il désigne tour à tour deux sentiments inconciliables : la
volupté
et la passion. Je ne sais dans quel esprit Faustine
l’entend.

Je veux, interrompit
Chrysis, la volupté pour ma part et la passion chez mes
amants. Il faut parler de l’une et de l’autre, ou tu ne m’intéresseras qu’à
demi.
L’amour,
murmura Philodème, ce n’est ni la passion ni la volupté. L’amour
c’est bien autre chose... »

P.
,
Aphrodite, 1896, pp. 134-135.

117. Le
bien,
c’est le bonheur, et surtout c’est l’amour,
l’amour, par où
chacun de nous peut franchir sa limite, se confondre avec un autre être, et,
par lui, avec l’universel. Voyez-vous, Marsal, l’intelligence, elle, se fait
d’âge à âge, elle est à peine ébauchée. L’amour, lui, c’est une
possession instantanée, mais pleine, mais surabondante, de tout ce qui nous
dépasse. C’est notre minute d’éternité.

P. BOURGET, Le Sens de la mort, 1915, p. 281.

118. ...
quand il s’agit de donner une définition d’un amour qui, d’une façon
mystérieuse, mais non moins certaine, transcende la sensation, l’on
est terriblement embarrassé ; et cependant, il y a
et comme tous les grands
Anglais, certains Allemands, l’ont su et senti
dans l’amour autre
chose que ces floraisons brusques, ces tempêtes, ces coups de vent ; il y a
ce sentiment composite et comme indestructible, dans lequel joue non
point du tout seulement ce qu’au moment même on éprouve, mais aussi tout ce
qu’on a éprouvé, et non moins cette insaisissable garantie d’avenir : ...

Ch. DU BOS, Journal, mars 1925, p. 333.

119. ... « Si
une idée paraît avoir échappé jusqu’à ce jour à toute entreprise de
réduction, avoir tenu tête aux plus grands pessimistes, nous pensons que
c’est l’idée d’amour, seule capable de réconcilier tout homme,
momentanément ou non, avec l’idée de vie. Ce mot : amour, auquel les
mauvais plaisants se sont ingéniés à faire subir toutes les généralisations,
toutes les corruptions possibles (amour filial, amour

divin, amour de la patrie, etc.), inutile de dire que
nous le restituons ici à son sens strict et menaçant d’attachement
total à un être humain, fondé sur la reconnaissance impérieuse de la vérité,
de notre vérité « dans une âme et dans un corps » qui sont l’âme et le corps
de cet être. »
A. BRETON, Les Manifestes du Surréalisme,
1930, pp. 172-173.

120. L’amour
n’aime pas en vue d’une récompense, puisqu’il cesserait alors par le
fait même d’être l’amour ; mais il ne faut pas non plus lui demander
d’aimer en renonçant à la joie que lui donne la possession de son
objet, car cette joie lui est coessentielle ; l’amour accepterait de
ne plus être l’amour s’il renonçait à la joie qui l’accompagne. Tout
amour vrai est donc à la fois désintéressé et récompensé ;
disons plus, il ne peut être récompensé que s’il est désintéressé, puisque
le désintéressement est son essence même. Qui ne cherche dans l’amour
d’autre prix que l’amour reçoit la joie qu’il donne ; qui cherche dans
l’amour autre chose que l’amour perd à la fois l’amour
et la joie qu’il donne. L’amour ne peut donc exister que s’il ne
demande point de salaire, mais il lui suffit d’être, pour être payé.

É. GILSON, L’Esprit de la philosophie médiévale,
t. 2, 1932, p. 77.

121. « 
Aimer, aimer...
je vais apprendre le verbe « désaimer ». Ce sera un peu
difficile. Et il faudra beaucoup m’aider, petite amie. L’amour
s’attrape comme une maladie et la sagesse s’apprend... »

J. BOUSQUET, Traduit du silence, 1935-1936, p.
255.

122. ... il
fut enfin capable de jugement, il se dit qu’il avait manqué l’amour,
cette complicité de rire, d’érotisme, de secrets partagés, de passé
et d’espoir, cette union pareille à un inceste permis, ce lien
fort comme un lien venu de l’enfance et du sang, ...

P. NIZAN, La Conspiration, 1938, p. 194.

123. L’extase
n’est pas amour : l’amour est possession à laquelle est
nécessaire l’objet, à la fois possesseur du sujet, possédé par lui. Il n’y a
plus sujet égale objet, mais « brèche béante » entre l’un et l’autre et dans
la brèche, le sujet, l’objet sont dissous, il y a passage, communication,
mais non de l’un à l’autre : l’un et l’autre ont perdu l’existence
distincte.

G. BATAILLE, L’Expérience intérieure, 1943, p.
96.

124.
EUGÉNIE.
Aix, avant votre venue
était vraiment la ville de l’amour. La moitié du chemin que font les
Aixois dans la vie était dédié à l’amour. Quel beau réseau, quel beau
lacis, si leurs pas marquaient !... Suivre un Aixois ou une Aixoise, c’était
aller dans la journée vers l’amour !

LUCILE.
Quel nom tu donnes à ce
passe-temps !
EUGÉNIE.
C’est le nom. On appelle
amour le désir, la poursuite, le don, la

jalousie, la béatitude et le désespoir.
LUCILE.
Moi pas. J’appelle
amour
ce qui n’a pas d’autre nom.

J. GIRAUDOUX, Pour Lucrèce, 1944, I, 2, p. 22.

Expr.
[Avec gén. un cont. ou une nuance relig.] L’amour est fort comme la mort.
Personne n’échappe à la mort ; p. ext. l’amour est une force comparable à
la mort, d’où l’expression l’amour est plus fort que la mort (supra
I) :

125. ... la
nature avait voulu nous montrer, et de main de maître, les persévérances
étranges, indomptables, qu’elle donne à la vie. « L’amour est fort
comme la mort ». Qui dit cela ? C’est la Bible [Cantique des Cantiques,
VIII, 6]. Oui, et c’est aussi la Bible éternelle. Or, qui plus que l’amour
consacre la vie, la rend émouvante, respectable et sainte ?
J. MICHELET, L’Insecte, 1857, p. 25.

1. [L’amour et ses spécifications]
a) [Les types d’amour] La passion, le sentiment de l’amour ; l’amour
physique, platonique ; l’amour de cœur, de tête
 :

126. Il y a
quatre amours différents : 1 l’amour-passion, celui de
la religieuse portugaise, celui d’Héloïse pour Abélard, celui du capitaine
de Vésel, du gendarme de Cento. 2 L’amour-goût, celui qui
régnait à Paris vers 1760, et que l’on trouve dans les mémoires et romans de
cette époque, dans Crébillon, Lauzun, Duclos, Marmontel, Chamfort, Mme
d’Épinay, etc., etc. (...). 3 L’amour-physique. À la chasse,
trouver une belle et fraîche paysanne qui fuit dans le bois. Tout le monde
connaît l’amour fondé sur ce genre de plaisirs : quelque sec et
malheureux que soit le caractère, on commence par-là à seize ans. 4 L’amour
de vanité. L’immense majorité des hommes, surtout en France,
désire et a une femme à la mode, comme on a un joli cheval, comme chose
nécessaire au luxe d’un jeune homme.

STENDHAL, De l’Amour, 1822, pp. 5-6.

127. De sa
loge à l’Opéra, ses yeux froids plongeaient tranquillement sur le corps de
ballet. Pas une œillade ne partait pour ce capitaliste de ce redoutable
essaim de vieilles jeunes filles et de jeunes vieilles femmes, l’élite des
plaisirs parisiens. Amour naturel, amour
postiche et d’amour-propre, amour de bienséance et de
vanité ; amour-goût, amour décent et conjugal,

amour excentrique, le baron avait acheté tout, avait connu tout,
excepté le véritable amour. Cet amour venait de fondre
sur lui comme un aigle sur sa proie, ...
H. DE BALZAC, Splendeurs et misères des
courtisanes,
1847, p. 90.

128.
Là-dessus, on en vient au plus grand malheur de ce temps-ci, qui est dans la
femme et surtout dans le caractère de l’amour moderne. Ce
n’est plus l’amour tranquille, calme, presque hygiénique de
l’Antiquité. La femme n’est plus considérée comme une pondeuse et une
jouissance
d’agrément. Nous avons bâti sur elle comme un idéal de toutes
nos aspirations. Nous en avons fait le nid et l’autel de toutes sortes de
sensations douloureuses, aiguës, délirantes, épicées.

E. et J. DE GONCOURT, Journal, mai 1864, p.
47.

129. Laurence
avait eu peur, en effet. Comme beaucoup d’honnêtes femmes, elle pensait que
l’amour platonique est une distraction parfaitement licite, où
les maris n’ont rien à voir. Elle s’était bercée de l’espoir que l’amour
de ce jeune homme, si sérieux et si bien élevé, planerait constamment dans
des régions angéliques et immatérielles ; qu’entre eux la passion
resterait pure, et que le désir des choses défendues, pareil à une
hirondelle infatigable, volerait toujours au-dessus de leurs têtes sans
jamais y poser son aile.

A. THEURIET, La Maison des deux barbeaux,
1879, p. 98.

130. Je ne
sais si ce que vous appelez l’amour du cœur, l’amour
des âmes, si l’idéalisme sentimental, le platonisme enfin,
peut exister sous ce ciel ; j’en doute même. Mais l’autre amour, celui
des sens, qui a du bon, et beaucoup de bon, est véritablement terrible en ce
climat.

G. DE MAUPASSANT, Contes et nouvelles, t. 1,
Marroca, 1882, pp. 785-786.

131. ... le
premier effet de l’amour est de supprimer, entre ceux qu’il domine,
les lois et les convenances de cette civilisation. Tous les autres
appétits
sont plus ou moins contenus par les barrières sociales. (...)
L’amour seul est demeuré irréductible, comme la mort, aux conventions
humaines. Il est sauvage et libre, malgré les codes et malgré les modes. La
femme qui se déshabille pour se donner à un homme, dépouille avec ses
vêtements toute sa personne sociale ; elle redevient, pour celui qu’elle

aime, ce qu’il redevient, lui aussi, pour elle, la créature naturelle et
solitaire dont aucune protection ne garantit le bonheur, dont aucun édit ne
saurait écarter le malheur. Le monde du cœur et le monde des sens,
ces deux domaines où l’amour
habite, restent
inaccessibles au législateur. Il s’accomplit là des infamies qu’aucune
sanction humaine ne peut atteindre ; il s’y manifeste des héroïsmes qu’aucune
gloire humaine ne couronne. Chacun des deux amants ne peut en appeler
de ce qu’il subit qu’à la nature, ...
P. BOURGET, Nouveaux Essais de psychologie
contemporaine,
1885, p. 29.

132. L’amour
romantique date du Moyen Âge (...) L’amour romantique
se distingue par l’intensité du sentiment. Il s’adresse à un absent ou à une
absente, à une fiancée, à un amant, à un être intermittent qui ne
partage pas votre vie et que des obstacles ou un peu d’éloignement rendront
plus séduisant.
J. CHARDONNE, Attachements, 1943, p. 23.

133. « Il n’y
a que les chrétiens pour avoir imaginé l’amour platonique.
C’est que le christianisme a divisé l’homme, opposant l’âme noble au corps
vil. L’homme total aimera dans sa chair et son âme enfin réunies,
inséparables, consubstantielles ».
R. VAILLAND, Drôle de jeu, 1945, p. 107.

134. Les
fautes charnelles apprennent à certains ce qu’ils n’auraient jamais pu
savoir autrement, et j’entends cela d’une façon largement humaine et non pas
seulement érotique. L’expérience de l’amour physique dépasse
infiniment le corps ; elle englobe un monde qu’il est précieux d’avoir connu
et où beaucoup de bien se mêle à beaucoup de mal. J’ai l’air de faire
l’apologie du plaisir, ce qui n’est pas du tout mon propos, mais j’ai
connu des gens très sensuels, hommes et femmes, qui avaient un sens de
l’humain beaucoup plus développé que des âmes manifestement vertueuses et
innocentes. Connaître, dans le sens charnel que lui prête la Bible, n’est
pas du tout un vain mot.

J. GREEN, Journal, 1946, pp. 42-43.

135. Aimer
n’est rien, il faut être aimé ! L’amour solitaire n’est
pas digne de son nom, l’amour sans réponse s’épuise en vain vers sa
forme ! Mais qu’il soit réciproque, au contraire, et la loi de la
nature le fera durable !

A. CAMUS, Le Chevalier d’Olmedo, adapté de F.
Lope de Vega, 1957, 1re journée, 1, p. 719.

b) [Les situations ou occasions d’amour] Un premier, un nouvel
amour
 :

136. « Plus
tard, détrompée de cet amant et de tous les hommes, l’expérience de
la triste réalité a diminué chez elle le pouvoir de la cristallisation, la
méfiance a coupé les ailes à l’imagination. À propos de quelque homme que ce
soit, fût-il un prodige, elle ne pourra plus se former une image aussi
entraînante ; elle ne pourra donc plus aimer avec le même feu que dans
la première jeunesse. Et comme en amour on ne jouit que de l’illusion
qu’on se fait, jamais l’image qu’elle pourra se créer à vingt-huit ans
n’aura le brillant et le sublime de celle sur laquelle était fondé le
premier
amour à seize, et le second amour semblera
toujours d’une espèce dégénérée. »

STENDHAL, De l’Amour, 1822, p. 21.

137. Je ne
suis pas de ceux qui rient d’un amour perdu. J’ai éprouvé qu’un
amour
ne se remplace pas par un autre amour. Le second
fait tort au troisième, le troisième au quatrième ; ils s’affaiblissent l’un
l’autre comme un écho, comme le cercle fragile qui ride l’onde agitée par la
pierre d’un enfant. Surtout il est une femme qu’on ne remplace jamais, c’est
la seconde femme que l’on aime.

J. JANIN, L’Âne mort et la femme guillotinée,
1829, pp. 79-80.

138.
Il vit par hasard dans le
monde, où il allait très-peu, une jeune fille fort belle, mais sans fortune.
Par hasard aussi il
en devint éperdument amoureux ; c’était son premier amour
véritable. Or, un premier amour de débauché, c’est, on le
sait, la passion la plus frénétique, la plus violente qu’on puisse
imaginer.

E. SUE, Atar Gull, 1831, p. 11.

139. ... la
respectueuse estime dont jouissait Charles, l’entière affection de
cet homme, qui répondit par un amour unique à un unique

amour, tout avait réconcilié cette pauvre femme avec la vie.
H. DE BALZAC, Modeste Mignon, 1844, p. 26.

140. Je n’ai
pas pensé que je cesserais un jour de t’être fidèle, puisqu’à tout jamais
j’avais compris ta pensée et la pensée que tu existes, que tu ne cesses
d’exister qu’avec moi. J’ai dit à des femmes que je n’aimais pas que
leur existence dépendait de la tienne. Et la vie, pourtant, s’en prenait à
notre amour. La vie sans cesse à la recherche d’un nouvel

amour, pour effacer l’amour ancien, l’amour
dangereux, la vie voulait changer d’amour.
P. ÉLUARD, Donner à voir, 1939, p. 47.

Le grand amour, l’amour
parfait ; filer le parfait amour
 :

141. Tu m’as
accusé de ne pas t’aimer, et ce reproche m’est bien amer, puisque ce
qui me tourmente, et ce qui t’importune, c’est mon trop d’amour.
Adèle, il est donc vrai que tu aurais été plus heureuse d’être aimée

par quelque être tranquille et froid, qui n’eût connu ni la chaste
susceptibilité, ni les délicates jalousies d’un grand amour ?
V. HUGO, Lettres à la fiancée, 1822, p. 222.

142. ... dans
un grand amour on n’est jamais deux, mais trois et (...) ce
troisième qui est l’être fait de notre plus précieuse substance sentimentale
et né de l’union des deux peut finir par devenir plus important que
chacun des deux pris isolément ; et c’est ce que j’entends par ce que
j’appelle la responsabilité dans l’amour : la responsabilité est
vis-à-vis de l’être à la fois issu de nous et qui nous est supérieur, et les
scènes, les désaccords. les moments où chacun des deux tire de son côté, ce
fardeau d’une cécité réciproque que l’amour a tant de peine à éviter,
sont toujours ressentis par moi comme essentiellement dirigés contre l’amour
même.

Ch. DU BOS, Journal, mars 1923, p. 241.

143. J’ai lu
le raisonnement suivant de Mme Aurel, que je mets en syllogisme
pour être plus court : « Il n’y a rien de plus beau qu’une belle lettre d’amour.
Les plus belles lettres
d’amour sont écrites par des femmes.
Donc le jour où les
femmes feront imprimer des lettres d’amour de 300 pages in-18 sous
couverture jaune-paille, elles auront écrit les plus beaux livres du monde.
 » Attendons. Mais jusqu’à présent tout au moins ce n’a pas été du tout la
même chose. Un grand et parfait amour, un chef-d’œuvre
sentimental, demandent des âmes orientées d’une certaine façon, et qui s’y
donnent entières. Aucun grand artiste ne paraît avoir réalisé un de ces

amours absolus : ...
A. THIBAUDET, Réflexions sur la littérature,
1936, p. 65.

Au plur.
Les amours de qqn.
Les épisodes successifs d’un même amour ; série des
expériences d’amour avec ou entre des partenaires différents :

144. Elle
entra d’un air d’amitié qui me ravit. Nous causâmes de ses amours
avec Delarbre. Elle ne convint pas de l’avoir aimé ; mais
elle s’étendit sur les marques d’une véritable tendresse qu’il lui
avait données.

N.-E. RESTIF DE LA BRETONNE, Monsieur Nicolas,
1796, p. 21.

145. Si l’on
compare les amours d’Ulysse et de Pénélope à celles
d’Adam et d’Eve, on trouve que la simplicité d’Homère est plus ingénue,
celle de Milton plus magnifique.

F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Génie du Christianisme,
t. 1, 1803, p. 322.

146. Tous ces
amours de Werther, Paul, Roméo, Des Grieux, paraissent aux
femmes très profonds et inimitables, mais cela vient de ce qu’ils furent
malheureux.
A. DE VIGNY, Le Journal d’un poète, 1832, p.
956.

147. Il
attendait, un bouquet de violettes à la main, le moment où Georgina
sortirait des coulisses. Vue de près, la trouva-t-il moins exciting ?
Les innombrables amours de notre Don Juan, s’il y fait
sans peine allusion, il ne divulgue pas l’identité de ses partenaires.
J.-É. BLANCHE, Mes modèles, 1928, p. 221.

À tes (vos) amours.
Souhait adressé à son vis-à-vis au moment de trinquer :

148. Le
garçon apporta le mousseux d’un pas guilleret et enleva le bouchon avec de
grands airs. Il serva, on trinquit.
À ta chance, à tes
amours, dit Petit-Pouce.

À ta prochaine
embauche, dit Paradis.
R. QUENEAU, Pierrot mon ami, 1942, p. 127.

Loc. En
amour.
Dans une situation d’amour :

149. En
amour, il suffit de se plaire par ses qualités aimables et
par ses agréments ; mais en mariage, pour être heureux, il faut s’aimer,
ou, du moins, se convenir par ses défauts.
CHAMFORT, Maximes et pensées, 1794, p. 64.

150. Vous
rencontrez une jolie femme galopant dans le parc et le rival est fameux par
ses beaux chevaux qui lui font faire dix milles en cinquante minutes. Dans
cet état la fureur naît facilement ; l’on ne se rappelle plus qu’en
amour, posséder n’est rien, c’est jouir qui fait tout ; ...
STENDHAL, De l’Amour, 1822, pp. 106-107.

151. De Ryons
a eu et aura des maîtresses. Mais, en amour, posséder n’est
rien, c’est à se donner que consiste le bonheur, et de Ryons ne le peut pas.

P. BOURGET, Nouveaux Essais de psychologie
contemporaine,
1885, p. 49.

152. ...
Racine veut que sa dénonciation atteigne un autre aspect de la passion
humaine. Si le sang ne lie pas à Hippolyte la femme de Thésée, il suffit que
l’infortunée se croie incestueuse pour l’être en effet ; en amour,
c’est souvent la loi qui crée le crime.
F. MAURIAC, La Vie de Jean Racine, 1928, p.
133.

153. ...
l’élégance morale fait partie de la coquetterie de certains hommes en
amour. Tout comme la femme cherche à être belle pour plaire, l’homme
cherche à être admirable. La femme qu’il aime doit se prêter à ce
jeu. Si elle se montrait sceptique, si elle soulignait chez son amant
certaines faiblesses ou certaines contradictions, elle serait aussi
maladroite, d’une clairvoyance aussi inutilement cruelle, que l’homme qui
signalerait à sa maîtresse des rides ou un double menton.
J. ROMAINS, Les Hommes de bonne volonté, Le 6
octobre, 1932, p. 152.

Proverbes
Froides mains, chaudes amours ; vivre d’amour et d’eau fraîche ; malheureux au
jeu, heureux en amour
 :

154. Vivre
d’
amour et d’eau fraîche. Se dit ironiquement
dans l’argot de
Breda-Street de l’amour
pur, désintéressé, sincère, celui ... [des] nids de tourterelles.

A. DELVAU, Dict. de la langue verte, 1867, p.
501.

155. « Je
n’ai pas de veine, ce soir. » disait-il à son partenaire. Mais il s’en
foutait ! Une odeur de femme, douceâtre, le grisait ; des images obscènes lui
brouillaient les yeux, une bouffée de sang lui montait au visage, et,
ouvrant sa chemise, il découvrait son cou solide de porteur. « Malheureux
au jeu, heureux en
amour, » pensait-il.
E. DABIT, L’Hôtel du Nord, 1929, p. 58.

2. [L’amour en tant qu’il se traduit par des gestes, des attitudes,
des manifestations ou moments divers] Les signes de l’amour ; lettre
d’amour, languir d’amour
 :

156. ...
l’humeur et le dépit sont autant les signes de l’amour que la
tendresse. Quand on n’aime plus tout est calme et ce silence du cœur
est celui de la tombe.

Ch.-J. DE CHÊNEDOLLÉ, Extraits du journal,
1815, p. 78.

157. ...
c’est dans les riens, dans les mots, dans les regards que l’amour se
décèle. Les plus fortes preuves de l’amour sont une foule de choses
imperceptibles pour tout autre que l’être aimé.

V. HUGO, Lettres à la fiancée, 1822, p.
254.

158. ...
Eugénie était assise sur le petit banc de bois où son cousin lui avait
juré un éternel
amour, et où elle venait déjeuner quand il
faisait beau. La pauvre fille se complaisait en ce moment, par la plus
fraîche, la plus joyeuse matinée, à repasser dans sa mémoire les grands, les
petits événements de son amour, et les catastrophes dont il avait été
suivi.
H. DE BALZAC, Eugénie Grandet, 1834, p. 238.

159. Il ne
quitta pas si vite ce cœur où il était enfermé tout entier, ni ce
corps qui appelait tous ses sens, et, quand elle passait ses mains dans les
siennes, parfois il tressaillait encore, se plaisant toujours aux vieilles
joies des voluptés qui avaient perdu leur grandeur. La régularité du plaisir
et la satisfaction du besoin physique remplacèrent la fièvre de l’amour,
ses frénésies terribles et ses mélancolies bienheureuses ; ...
G. FLAUBERT, La Première éducation sentimentale,
1845, p. 212.

160. ... un
gai rayon clair, passant à travers les rideaux, courait sur les boucles
blondes de la jeune fille, sur les pétales de la rose épanouie et sur la
tête de Gérard, incliné devant celle qu’il aimait. Dans un coin,
l’austère chevalier contemplait cette scène d’amour, écoutait
le bruit des caresses et sentait un singulier enrouement le prendre à la
gorge...

A. THEURIET, Le Mariage de Gérard, 1875, p.
218.

161. L’amour
humain ne se distingue du rut stupide des animaux que par deux fonctions
divines : la caresse et le baiser.
P.
,
Aphrodite, 1896, p. 106.

162. ... un
amour auquel s’annexaient tous ces épisodes, des visites aux musées,
des soirées au concert, toute une vie compliquée qui permet des
correspondances, des conversations, un flirt préliminaire aux
relations elles-mêmes, ...
M. PROUST, À la recherche du temps perdu, La
fugitive, 1922, p. 554.

163. Chimène
ne peut pas ressentir pour Rodrigue la haine qu’elle doit au
meurtrier de son père, et elle le dit. Ni Corneille ni Racine n’ont usé
communément de la litote dans leurs scènes de déclaration d’amour
 : je ne vois guère qu’Hippolyte et Aricie, qui emploient ce genre
d’agréables énigmes que je trouve charmantes, mais qui évidemment me
touchent moins le cœur que le torrent verbal et l’explosion directe de
Phèdre et le j’aime ! cri d’une bouche ouverte comme une blessure. Ni
dans Shakespeare ni dans Hugo l’amour ne procède par litote. Ni dans
Claudel.

A. THIBAUDET, Réflexions sur la littérature,
1936, p. 133.

164. ... nous
pouvions voir comme la défaite et ses conséquences avaient ébranlé les nerfs
des femmes. On remarquait chez beaucoup une parfaite absence de pudeur. Ce
ne serait rien que ces protestations d’amour où des mots de
romance épanchaient leur musique banale, mais les sensuelles écrivaient
d’effroyables lettres, que les censeurs allemands se passaient de main en
main avec de longs commentaires.
F. AMBRIÈRE, Les Grandes Vacances, 1946, p.
98.

En partic.
La rencontre d’amour, l’acte sexuel. Faire l’amour, les plaisirs de
l’amour, le jeu d’amour
 :

165. On a de
l’amour pour les fleurs, pour les oiseaux, pour la danse, pour son

amant, quelquefois même pour son mari ; jadis, on languissait, on
brûlait, on mourait d’amour ; aujourd’hui on en
parle,
on en jase, on le fait, et le plus souvent on l’achète.

Dict. des gens du monde, t. 1, 1818.

166. Chez
Flaubert, la Lagier (...) nous expose ses théories transcendentales sur la
jouissance. Une femme, selon elle, ne peut jouir qu’avec les gens
au-dessous d’elle, parce qu’avec un homme propre, il y a toujours un reste
de pudeur, une préoccupation de sa pose, un souci de la jouissance du
partner. Tout cela gêne, occupe, préoccupe et dérange, au lieu
qu’avec un misérable, un homme de rien, on lui fait faire l’amour
comme on lui fait fendre son bois.

E. et J. DE GONCOURT, Journal, nov. 1862, p.
1172,

167. Mais en
femme agréable et qui fuit le ton des bas bleus. elle se gardait de parler
de la question d’Orient aux premiers ministres aussi bien que de l’essence
de l’amour aux romanciers et aux philosophes. « L’amour ?
avait-elle répondu une fois à une dame prétentieuse qui lui avait demandé :
« Que pensez-vous de l’amour ? » L’amour ? Je le fais
souvent, mais je n’en parle jamais. »

M. PROUST, À la recherche du temps perdu, Le
Côté de Guermantes 1, 1920, p. 195.

168.
Là-bas, l’amour, non, ça n’est pas du tout le même que le vôtre.
Là-bas, c’est un acte silencieux, à la fois sacré et naturel.
Profondément naturel. Il ne s’y mêle aucune pensée, d’aucune sorte,
jamais. Et la recherche des plaisirs, qui est toujours plus ou
moins clandestine ici, eh bien, là-bas, elle est aussi légitime que la
vie, et, comme la vie, comme l’amour, elle est naturelle et sacrée.

R. MARTIN DU GARD, Les Thibault, La Belle
saison, 1923, pp. 1002-1003.

169. Nous
avions l’attitude et nous faisions les gestes de l’amour et je
sentais monter en moi contre elle une incompréhensible et sauvage rancune.
Pourtant nous nous séparâmes tendrement et sur un baiser.
A. MAUROIS, Climats, 1928, p. 111.

170. Il ne
peut plus faire l’amour ? Mais il l’a fait. Avoir fait l’amour,
c’est beaucoup mieux que de le faire encore ; avec le recul on juge, on
compare et réfléchit.
J.-P. SARTRE, La Nausée, 1938, p. 95.

171. Dès
sept heures moins le quart, il fut au Dupont-Latin. À une table voisine,
un garçon de l’âge de Frédéric attendait une jeune fille. Quand elle
franchit la porte, leur sourire bouleversa Frédéric. Ceux-là n’avaient pas
besoin d’apprendre le jeu d’amour ; rien que dans la manière
dont ils se disaient bonsoir, il discerna une caresse, un aveu,
l’expression d’un désir ; comme il enviait l’aisance de ce sourire !

R. VAILLAND, Drôle de jeu, 1945, p. 242.

172.
J’éprouvais, en dehors du plaisir physique et très réel que me
procurait l’amour, une sorte de plaisir intellectuel à y penser.
Les mots « faire l’amour » ont une séduction à eux, très
verbale, en les séparant de leur sens. Ce terme de « faire »,
matériel et positif, uni à cette abstraction poétique du mot « amour
 », m’enchantait.

F. SAGAN, Bonjour tristesse, 1954, p. 137.

173. Je
riais de mes discours et de mes plaidoiries. Plus encore de mes
plaidoiries, d’ailleurs, que de mes discours aux femmes. À celles-ci, du
moins, je mentais peu. L’instinct parlait clairement, sans faux-fuyants,
dans mon attitude. L’acte d’amour, par exemple, est un aveu.
L’égoïsme y crie, ostensiblement, la vanité s’y étale, ou bien la vraie
générosité s’y révèle.
A. CAMUS, La Chute, 1956, p. 1507.

174. ...
Bourget, Alphonse Daudet, Marcel Prévost, Maupassant, les Goncourt (...)
complétèrent mon éducation sexuelle, mais sans beaucoup de cohérence. L’acte
d’amour durait parfois toute une nuit, parfois quelques
minutes, il paraissait tantôt insipide, tantôt extraordinairement
voluptueux ; il comportait des raffinements et des variations qui me
demeuraient tout à fait hermétiques.
S. DE BEAUVOIR, Mémoires d’une jeune fille
rangée,
1958, p. 111.

Locutions

En signe d’amour.
Comme preuve d’amour :

175. Le
guerrier vainqueur du monstre recevoit une part de la victime plus grande
que celle des autres ; et, lorsque, gonflé de nourriture il ne se pouvoit
plus repaître, sa femme, en signe d’amour, le forçoit encore
d’avaler d’horribles lambeaux qu’elle lui enfonçoit dans la bouche.
F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Les Natchez, 1826,
p. 242.

(Agir) par amour
(pour qqn).
Avec des sentiments inspirés par l’amour :

176. ...
Ondouré accusa le guerrier blanc d’avoir voulu faire mourir sa fille,
par dégoût
pour Céluta, et par amour pour une autre
femme.

F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Les Natchez, 1826 p.
330.

177. Il se
disait : « le fait-elle par amour pour moi, ou seulement
par passion hippogriffale
 ? Est-ce une amoureuse ou une
ambitieuse ? D’ailleurs peu m’importe, je ne vais pas me casser la tête à
prospecter ce qu’il y a dans une âme. Si c’est par amour,
c’est admirable, et il y a de quoi me décider au mariage. »

H. DE MONTHERLANT, Le Démon du bien, 1937,
p. 1277.

178. J’ai
l’impression que les femmes ne couchent avec toi ni par vanité ni,
pardonne-moi, par amour, mais plutôt, comment dirai-je,
par vice,
sans y attacher tellement d’importance...

R. VAILLAND, Drôle de jeu, 1945, p. 89.

Pour l’amour de +
nom de pers. :

179.
Où vas-tu si tard dans
ce quartier ? demanda Musette.

Je vais dans ce
monument, fit l’artiste en indiquant un petit théâtre où il avait ses
entrées.
Pour l’amour
de l’art ?
Non, pour l’amour de Laure.

H. MURGER, Scènes de la vie de bohème, 1851,
p. 177.

180.
Je n’ai ni faim ni
soif, murmura-t-il.
Eh bien, buvez,
pour l’
amour de moi. Elle attacha sur lui ce regard
plein de séduction auquel il ne pouvait jamais résister.

Je le veux !
dit-elle avec une mutinerie charmante. Léon prit son verre et le vida d’un
seul trait.
P.-A. PONSON DU TERRAIL, Rocambole, t. 3, Le
Club des valets de cœur, 1859, p. 157.

181. Les
femmes eurent sur lui une extrême influence. Pour l’amour
de celle qu’il épousa, il fit la guerre contre son suzerain.

Pour l’amour d’une autre qu’il enleva, il s’enfuit sous
un déguisement, quand c’était l’heure de se battre

M. BARRÈS, Le Voyage de Sparte, 1906, p.
227.

Rem. Autres syntagmes a) Subst. + adj. : ancien, ardent,
brûlant, charnel, dernier, désintéressé, éternel, exclusif, faux, fort, fou,
humain, immense, impossible, infini, jaloux, jeune, malheureux, partagé,
passionné, perdu, profond, secret, seul, sincère, tendre, unique, véritable,
vrai
 ; subst. + adj. + de : digne, ivre, plein ; b) Subst. +
d’amour, de l’amour : acte, baiser, besoin, chagrin, chant, déclaration,
délices, désert, désespoir, désir, douleur, élan, espérance, espoir, excès,
feux, folie, force, grâce, histoire, idée, innocence, intelligence,
jeunesse, joie, mots, mystère, nuit, paroles, peine, pensée, pouvoir,
preuve, regard, regret, rêve, scène, sens, transport
 ; c) Verbe +
(son), (l’) amour : avouer, comprendre, connaître, dire, donner,
exprimer, oublier, prouver, raconter, rendre, savoir
 ; verbe + à (son),
(l’) amour : croire, porter, renoncer ; verbe + de (son), (l’) amour :
avoir, brûler, douter, éprouver, inspirer, mourir, parler, pleurer,
porter, se prendre, rêver, sentir
 ; amour + verbe : confondre,
exister, finir, naître, sembler.

B. [L’amour
considéré du point de vue des personnes]
1. [Spécifications affectives] :

182. La
dissemblance entre la naissance de l’amour chez les deux sexes doit
provenir de la nature de l’espérance qui n’est pas la même. L’un attaque
et l’autre défend ; l’un demande et l’autre refuse ; l’un est hardi, l’autre
très timide. L’homme se dit : Pourrai-je lui plaire ? Voudra-t-elle m’aimer ?
La femme : N’est-ce point par jeu qu’il me dit qu’il m’aime ? Est-ce
un caractère solide ? Peut-il se répondre à soi-même de la durée de ses

sentiments ?
STENDHAL, De l’Amour, 1822, p. 22.

183. Il y a
des moments d’éclipse et de brutalité dans l’amour chez l’homme, où
il irait jusqu’à en vouloir à la femme qu’il aime, de cette
sensibilité dévorante qui la ferait sécher et pâlir, et dépérir en beauté
loin de lui, à cause de lui ! Les femmes ne sont jamais ainsi, elles ; et
c’est ce qui maintient leur grandeur dans l’amour, leur vertu
souvent dans l’abîme, leur titre à l’immortel pardon.

Ch.-A. SAINTE-BEUVE, Volupté, t. 2, 1834, p.
56.

184. Tu
veux savoir si je t’aime ? Eh bien, autant que je peux aimer,
oui ; c’est-à-dire que, pour moi, l’amour n’est pas la première
chose de la vie, mais la seconde. C’est un lit où l’on met son cœur
pour le détendre. Or, on ne reste pas couché toute la journée. Toi, tu en
fais un tambour pour régler le pas de l’existence ! Non, non, mille fois
non !

G. FLAUBERT, Correspondance, 1847, p. 1.

185. L’amour
est dans celui qui aime, non dans celui qu’on aime. Tout est
pur chez les purs. Tout est pur chez les forts et chez ceux qui sont
sains. L’amour, qui pare certains oiseaux de leurs plus belles
couleurs, fait sortir des âmes honnêtes ce qu’elles ont de plus noble. Le
désir de ne montrer à l’autre rien qui ne soit digne de lui, fait qu’on ne
prend plus plaisir qu’aux pensées et aux actes qui sont en harmonie avec
la belle image que l’amour a sculptée.

R. ROLLAND, Jean-Christophe, L’Adolescent,
1905, p. 339.

186. Lui
avait aimé
une Japonaise parce qu’il aimait la tendresse,
parce que l’amour à ses yeux n’était pas un conflit mais la
contemplation confiante d’un visage aimé, l’incarnation de la plus
sereine musique, une
poignante douceur.

A. MALRAUX, La Condition humaine, 1933, p.
429.

187. « Mon
amour pour elle, vraiment, ne faisait qu’un avec le sentiment que
j’ai de l’absolu. Quel dommage qu’elle n’en sache rien ! Si elle avait, ne
fût-ce qu’un instant, compris mon amour, elle n’aurait jamais pu
s’en distraire, même pour danser. » L’amour ! Quand la fête des yeux
est la fête du cœur et qu’il n’y a plus de place au monde pour la peur qui
nous vient avec la pensée, l’horrible peur de n’être qu’une chose. L’amour,
quand elle est là et que je crois qu’elle va me comprendre. L’amour,
pour me faire oublier combien mon être me pèse, au point que je sais enfin
pourquoi je suis désespéré et comme honteux de ne pas être que moi.

J. BOUSQUET, Traduit du silence, 1935-1936,
p. 68.

188. J’aimerais,
le jour où un homme me subjuguerait par son intelligence, sa culture, son
autorité. Sur ce point, Zaza n’était pas de mon avis ; pour elle aussi l’amour
impliquait l’estime et l’entente ; mais si un homme a de
la sensibilité et de l’imagination, si c’est un artiste, un poète, peu
m’importe, disait-elle, qu’il soit peu instruit et même médiocrement
intelligent.

S. DE BEAUVOIR, Mémoires d’une jeune fille
rangée,
1958, p. 145.

2. [L’amour hors mariage] :
a) [L’amour libre] :

189. Je
considère l’accouplement légal comme une bêtise. Je suis certain
que huit maris sur dix sont cocus. Et ils ne méritent pas moins pour avoir
eu l’imbécillité d’enchaîner leur vie, de renoncer à l’amour
libre,
la seule chose gaie et bonne au monde, de couper l’aile à la
fantaisie qui nous pousse sans cesse à toutes les femmes, etc., etc. Plus
que jamais, je me sens incapable d’aimer une femme, parce que j’aimerai
toujours trop toutes les autres.

G. DE MAUPASSANT, Contes et nouvelles, t. 2,
Lui ?, 1883, p. 852.

190.
Le mariage est odieux
et détestable, lui dit-il. Je me sens écœuré quand je pense à cette chaîne
affreuse, la plus lourde que les hommes aient forgée pour attacher les
âmes un peu fières. Le scepticisme et l’amour libre sont
aussi nécessairement associés que la religion et le mariage. Les gens
d’honneur n’ont pas besoin des lois... pour l’amour de Dieu,
Élisabeth, lisez le service du mariage, et voyez si un honnête homme peut
soumettre un être aimable et aimé à une telle dégradation.

A. MAUROIS, Ariel ou la Vie de Shelley,
1923, p. 63.

191. Je lui
ressasse mes sempiternelles raisons :
En ne vous épousant
pas, je sauvegarde notre amour. Le mariage est la fin de l’amour,
cela est connu depuis Jeroboam. Je me lasserais de vous. Vous me gêneriez.
Je vous apparaîtrais avec mes petits côtés. Finish l’extase. Dans la

liaison rien de tout cela, ou si peu.
H. DE MONTHERLANT, Le Démon du bien, 1937,
p. 1256.

192. Il me
répéta que notre société ne respecte que les femmes mariées. Je ne me
souciais pas d’être respectée. Vivre avec Jacques et l’épouser, c’était
tout un. Mais dans les cas où on pouvait dissocier l’amour du
mariage, cela me semblait à présent bien préférable. J’aperçus un jour au
Luxembourg Nizan et sa femme qui poussait une voiture d’enfant, et je
souhaitai vivement que cette image ne figurât pas dans mon avenir. Je
trouvais gênant que des époux fussent rivés l’un à l’autre par des
contraintes matérielles : le seul lien entre des gens qui s’aiment
aurait dû être l’amour.

S. DE BEAUVOIR, Mémoires d’une jeune fille
rangée,
1958, p. 325.

b) [L’adultère] :

193. Sans
même s’arrêter à des relations d’une nature aussi particulière, ne
voyons-nous pas tous les jours que l’adultère, quand il est fondé
sur l’amour véritable, n’ébranle pas les sentiments de
famille, les devoirs de parenté, mais les revivifie ? L’adultère
alors introduit l’esprit dans la lettre que bien souvent le mariage eût
laissée morte.

M. PROUST, À la recherche du temps perdu, La
Prisonnière, 1922, p. 262.

194. Vois :
nous nous aimons depuis des semaines, et personne ne sait,
personne... Mlle Germaine par-ci... M. le Député par-là...
Hein ? Sommes-nous bien cachés ? Bien clos ? M. Gallet fait l’amour
avec une fille de seize ans. Qui s’en doute ? Et ta femme elle-même ?
Avoue-le, vieux scélérat, tu la trompes ici, à sa moustache (elle en a !),
c’est la moitié de ton bonheur. Je te connais. Tu n’aimes pas l’eau
claire.

G. BERNANOS, Sous le soleil de Satan, 1926,
p. 109.

195. Ah !
Comme j’aurais bien fait l’épouse d’un artiste ! Car pour être une femme
d’artiste il faut aimer l’artiste encore plus que l’homme, faire que le
premier soit grand, et que le second soit heureux. Et puis, être entre
soi, se comprendre à demi-mot, quel repos ! J’ai horreur des vieilles
filles. J’ai pitié des mal mariées. L’amour irrégulier me
dégoûte.
H. DE MONTHERLANT, Les Jeunes filles, 1936,
p. 937.

c) Enfant de l’amour. Un enfant naturel, bâtard :

196. Dans
la maison où elle est, on avait décidé, sur cette analogie des traits,
qu’elle était ma fille et l’on avait là-dessus bâti un roman. C’était ma
fille naturelle, une enfant mystérieuse de l’amour
que j’avais fait venir à Paris et que je venais voir à l’insu de ma
famille, ...

J. MICHELET, Journal, 1849, p. 648.

197. ...
une femme tenant comme lui une enfant par la main, une petite fille blonde
comme moi l’approcha... Je ne sais pas ce qu’elle dit à mon père, je ne
compris pas très bien, mais elle pleurait, et mon père la repoussa.
C’était ma mère ! dit
Rébecca, dont la voix s’altéra, et cette enfant, c’était moi... et depuis
ce jour-là, voyez-vous, madame, l’enfant de l’amour, l’enfant
de l’abandon,
la malheureuse élevée dans l’ombre, reniée par tous,
même par Dieu, se souvient toujours de vous avoir vue passer, vous,
l’enfant du soleil et de la lumière.

P.-A. PONSON DU TERRAIL, Rocambole, t. 5,
Les Exploits de Rocambole, 1859, p. 386.

198.
Ah ! celle-là, la mère
est d’Anvers. Une toute jeunette. Elle vient le samedi. Elle ne me l’a pas
dit, mais... Elle baissa le ton.
... Mais je pense bien
qu’elle n’est pas mariée, madame. Je n’ai jamais vu le père... Un
enfant de l’
amour... Een bastaardkind... C’est triste,
hein ?

M. VAN DER MEERSCH, L’Empreinte de Dieu,
1936, p. 237.

Rem. Plus gén. enfant de l’amour peut désigner un enfant
conçu ou voulu par des pers. qui s’aiment profondément :

199. Les
ouvrages qu’un auteur fait avec plaisir sont souvent les meilleurs, comme
les enfants de l’amour sont les plus beaux.
CHAMFORT, Maximes et pensées, 1794, p. 72.

200. Ma
sœur, Odette, est née quand mes parents habitaient encore Rouen, dans les
premières romanesques années de leur mariage, c’est une enfant de l’amour ;
tandis que, moi, je suis venue au monde quand grand’mère avait déjà
consenti à recevoir mon père, qu’on avait déjà l’hôtel particulier, rue de
l’Université, dont maman avait hérité d’une tante.

E. TRIOLET, Le Premier accroc coûte deux cents
francs,
1945, p. 272.

3. [L’amour homosexuel] :

201. Toute
religion est un code pénal et criminel réservé pour les méfaits que les
lois du monde visible et humain ne peuvent atteindre, par exemple le
suicide, l’inceste secret, l’amour saphique, etc. L’amour
grec.

A. DE VIGNY, Le Journal d’un poète,
1852, p. 1295.

202. Il me
parlait des garanties de défense des détenues, en m’ouvrant le prétoire où
elles sont jugées au tribunal du samedi. Il me vantait la moralisation par
le silence, en me disant comme elles se corrompraient, si elles se
parlaient, et toutes leurs ruses pour se correspondre,
jusqu’à une qui avait,
avec ses ciseaux de travail découpé dans un livre de prières le Pater
et l’Ave par lettres et les avait cousues pour en faire à une
compagne une lettre d’obscénité. Et là, autre abîme ! Je sondais de la
pensée les amours contre-nature qui devaient germer, éclater
là ; les jalousies, les passions qui la nuit, les font relever et
assommer une voi(...)e de lit à coups de pots, leur seule arme ! Amours
lesbiennes, compagnonnages de couvent compliqués de prison, ...

E. et J. DE GONCOURT, Journal, oct. 1862,
pp. 1149-1150.

203. La
communauté de leur existence avait établi entre ces hommes des amitiés
profondes. Le camp, pour la plupart, remplaçait la patrie ; vivant sans
famille, ils reportaient sur un compagnon leur besoin de tendresse, et
l’on s’endormait, côte à côte, sous le même manteau, à la clarté des
étoiles. Dans ce vagabondage perpétuel à travers toutes sortes de pays, de
meurtres et d’aventures, il s’était formé d’étranges amours,
unions obscènes
aussi sérieuses que des mariages, où le plus fort défendait le plus jeune
au milieu des batailles, l’aidait à franchir les précipices, épongeait sur
son front la sueur des fièvres, volait pour lui de la nourriture ; et
l’autre, enfant ramassé au bord d’une route, devenu mercenaire, payait ce
dévouement par mille soins délicats et des complaisances d’épouse.
G. FLAUBERT, Salammbô, 1863, t. 2, p. 135.

204. Au
collège, où il se sentait Grec et Romain, il faisait profession de
dédaigner la femme, et avait de doctes entretiens, renouvelés des Grecs,
sur la question de savoir si oui ou non elle possède une âme. Mais ici il
entrait, sans en avoir conscience, dans la vieille tradition qui marie
tauromachie et galanterie, et qui explique en partie, selon nous, pourquoi
l’Espagne est un des pays d’Europe les moins touchés par l’amour
entre mâles, malgré l’atavisme nord-africain qui devrait l’y
porter.
H. DE MONTHERLANT, Les Bestiaires, 1926, p.
442.

205. ...
l’irrépressible dégoût que peut éprouver un homosexuel pour un
autre dont les appétits ne sont pas les mêmes est chose dont
l’hétérosexuel ne peut se rendre compte : il les fourre tous dans le même
sac pour les jeter par-dessus bord en bloc, ce qui est évidemment beaucoup
plus expédient. J’ai tenté pour ma part de faire le départ entre
pédérastes selon l’acceptation grecque du mot : amour des garçons,
et les invertis, mais on n’a consenti à y voir qu’une discrimination assez
vaine, et force m’a été de me replier.

A. GIDE, Ainsi soit-il, 1951, p. 1242.

206.
Felicitas et Élisabeth ! Elles ont d’abord de l’aversion l’une pour
l’autre crac ! Cela
tourne, et voilà qu’elles éprouvent une tendresse, un désir, un amour
insurpassables, elles ne peuvent s’éloigner l’une de l’autre, se détacher
pendant une minute, et au bout de huit jours elles dorment ensemble.
P.-J. JOUVE, Aventures de Catherine Crachat,

Hécate, Paris, Mercure de France, 1963, p. 81.

4. [L’inceste] :

207. ...
une soûlerie de l’or dont l’ivresse croissante l’emportait, lui faisait,
le corps de sa femme Angèle à peine froid, vendre son nom pour avoir les
premiers cent mille francs indispensables, en épousant Renée, puis
l’amenait plus tard, au moment d’une crise pécuniaire, à tolérer l’inceste,
à fermer les yeux sur les amours de son fils Maxime et de sa
seconde femme, dans l’éclat flamboyant de Paris en fête.

É. ZOLA, Le Docteur Pascal, 1893, p. 109.

208. ...
ils étaient beaux, non coupables, presque rituels. Certes le Jean-Baptiste
couchait avec ses filles, au moins la fille aînée, et un tel amour
avait comme toutes les choses sacrilèges un aspect particulièrement
brillant, fulgurant, à travers la beauté du soir, dans le lieu religieux
et pauvre et sans routes, où les grandes palmes abritaient la nécessité et
la commodité profondes.
P.-J. JOUVE, La Scène capitale, 1935, p.
178.

5. [L’amour considéré comme attachement d’un être à soi-même]
a) [L’amour est princ. moral] L’amour légitime ou exagéré
de soi (cf. amour-propre)
 :

209. Par
ces sensations, l’homme, tantôt détourné de ce qui blesse ses sens, et
tantôt entraîné vers ce qui les flatte, a été nécessité d’aimer et
de conserver sa vie. Ainsi, l’amour de soi, le désir du
bien-être, l’aversion de la douleur, ont été les lois essentielles et
primordiales imposées à l’homme par la nature même ; ...
C.-F.-CH. DE VOLNEY, Les Ruines, 1791, p.
40.

210. Me
voilà donc avec deux amours et deux tendances, dont vous ne
me démontrez nullement l’harmonie possible : savoir, d’une part l’amour
de moi-même ou du moi, ou l’égoïsme ; et d’autre part, l’amour
du prochain ou du non-moi, ou la charité. Et ces deux

amours sont aussi saints l’un que l’autre. Car si vous me dites que l’amour
du prochain est saint aux yeux de Dieu, il est évident aussi
que l’amour de moi-même est nécessaire, et par conséquent
légitime
et saint aux yeux du créateur de toutes choses.

P. LEROUX, De l’Humanité, t. 1, 1840, p.
198.

211. Quand
l’homme cessera d’aimer son corps de singe (dans la première
espèce) et d’espérer l’éternité de sa mesquine personne, il sera libre des
superstitions paradisiaques et des peurs infernales. Ce qu’il faut
détruire, c’est l’amour de soi, de sa personnalité,
de son cher individu.

A. DE VIGNY, Le Journal d’un poète,
1862, p. 1374.

212. Cette
sensibilité morale a quatre genres, et son deuxième genre, « désirs moraux
 », se divise en cinq espèces, et les phénomènes de quatrième genre, « 
affection », se subdivisent en deux autres espèces, parmi lesquelles l’amour
de soi, « penchant légitime, sans doute, mais qui,
devenu exagéré, prend le nom d’égoïsme ».

G. FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet, t. 2,
1880, p. 94.

213.
L’égoïsme, en effet, pour l’homme vivant en société, comprend
l’amour-propre, le besoin d’être loué, etc. ; de sorte que le pur intérêt
personnel est devenu à peu près indéfinissable, tant il y entre d’intérêt
général, tant il est difficile de les isoler l’un de l’autre. Qu’on songe
à tout ce qu’il y a de déférence pour autrui dans ce qu’on appelle
amour
de soi, et même dans la jalousie et l’envie ! Celui qui
voudrait pratiquer l’égoïsme absolu devrait s’enfermer en lui-même, et ne
plus se soucier assez du prochain pour le jalouser ou l’envier.
H. BERGSON, Les Deux sources de la morale et de
la religion,
1932, p. 91.

214. Le
problème est (...) l’un de ceux où l’on semble avoir pris plaisir à
amonceler les difficultés, en opposant l’une à l’autre deux conceptions de
l’amour essentiellement irréductibles (...). D’une part, un
amour
conçu à la manière gréco-thomiste, fondé sur l’inclination
naturelle et nécessaire des êtres à rechercher avant tout leur propre
bien. Pour qui se réclame de cette conception physique, il y a une
identité foncière entre l’amour de soi et l’amour
de Dieu
(...). La conception extatique, au contraire, postulerait
l’oubli de soi comme condition nécessaire de tout amour véritable,
de celui qui met littéralement le sujet « hors de lui-même » et libère en
nous l’amour d’autrui de toutes les attaches qui semblent
l’unir à nos inclinations égoïstes.

É. GILSON, L’Esprit de la philosophie médiévale,
t. 2, 1932, p. 80.

b) [Le lien est passionnel] L’amour narcissique de soi :

215.
LE NARCISSE. ... Mais je n’ai pour soif qu’une
amour
sans mélange Qui, ses yeux dans ses yeux, s’enivre de l’échange
Entre soi-même et soi, des plus secrets souhaits ...
P. VALÉRY, Cantate du Narcisse, 1939, 3, p.
246.

216. La
même révolution méthodique (...) nous oblige maintenant à prendre comme
point de départ l’affectivité, en tant que visée objective de
l’être, quitte à engendrer après coup de cette définition générale les
moments où le sentiment se retourne sur le sujet, où l’instinct se
fait conservation et l’amour narcissisme, ...

J. VUILLEMIN, Essai sur la signification de
la mort,
1949, p. 92.

217. Il est
déjà contradictoire avec l’intention aimante d’aimer l’amour
à la place de l’aimé, comme il peut être contre-nature (quoique non
pas contradictoire) d’aimer son propre égo.

V. JANKÉLÉVITCH, Le Je-ne-sais-quoi et le
presque-rien,
1957, p. 241.

C. Cas partic.
1. [L’amour courtois]

a) [Comme notion hist.] :

218. Dans
le siècle suivant, les troubadours donnèrent en chantant les leçons de la
galanterie subtile, discrète et recherchée ; de là ces tensons où d’amoureux
chevaliers soutenaient la cause de leur belle ; de là ces cours d’amours
où les questions les plus arides, les plus compliquées de la métaphysique
galante étaient sérieusement discutées ; où les accusations publiques
d’inconstance, de félonie envers sa dame étaient suivies d’arrêts
quelquefois sanglans, publiés de la manière la plus solennelle, et
exécutés dans toute leur rigueur.
V. DE JOUY, L’Hermite de la Chaussée d’Antin,
t. 3, 1813, p. 6.

219. Par
une fiction qui allait devenir de mode pendant plus d’un siècle, il
représenta la dame de son choix comme une suzeraine féodale, dont il
prétendait gagner les faveurs par sa soumission, par la fidélité et la
ferveur de son service d’homme lige. Voilà née la notion, voilà né le
sentiment de ce qu’on appellera l’amour courtois : une
mystique
nouvelle, une exaltation de l’âme qui, pour l’amour de
la dame, ne rêve que d’atteindre aux perfections de la vertu chevaleresque
et de la pureté du cœur, par lesquelles l’amant méritera sa
récompense. Et voilà, du même coup, la femme passée au rang de juge.

E. FARAL, La Vie quotidienne au temps de saint
Louis,
1942, p. 131.

b) [Comme réf. ou p. anal.] :

220. ...
les caprices, les folies de l’amour charnel sont creusés, analysés,
étudiés, spécifiés. On philosophe sur de Sade, on théorise sur Tardieu. L’amour
est déshabillé, retourné : on dirait les passions passées au
spéculum. On jette enfin, dans ces entretiens,
véritables cours d’amour
du XIXe siècle,
les matériaux d’un
livre qu’on n’écrira jamais et qui serait pourtant un beau livre :

L’Histoire naturelle de l’amour.
E. et J. DE GONCOURT, Journal, 1862, p.
1070.

221. C’est
le même qui, à la grande-duchesse femme de Vladimir qui après dîner tenant
une sorte de cour d’amour demandait : « Aimez-vous
mieux avant, pendant ou après ? » osa répondre : « J’aime mieux
avant parce que après c’est pendant. »

M. BARRÈS, Mes cahiers, t. 9, 1911, p. 9.

222. Nous
étions maintenant l’escorte habituelle de la jeune fille. Une dizaine, à
peu près. Tous ceux qui l’approchaient, ceux auxquels elle parlait, ceux
qui jouaient avec elle, formaient, autour d’elle, une sorte de cour d’amour ;
c’étaient ses chevaliers.
V. LARBAUD, Fermina Marquez, 1911, p. 41.

223. Au
lieu d’attacher de hautes valeurs au désir d’un amour réel,
dessiné, accompli et limité par là-même, on suspend les puissances
amoureuses
de l’adolescent à une sorte d’absolu sans forme, fait d’une
exaltation de tous les incompossibles dans l’irréalisable. Denis de
Rougemont a recherché aux sources de l’histoire de l’Occident, dans la
tradition des Cathares et de l’amour courtois, d’Yseult à
Dulcinée, la naissance du thème de l’amour impossible ou
inaccessible. Celui-ci, quelle que puisse être la richesse des résonances
qu’il développe en route, et quand bien même il ne croit pas tout à fait à
son impossibilité, tue l’amour qu’il paraît exalter.

E. MOUNIER, Traité du caractère, 1946, p.
152.

2. [L’amour humain transposé dans l’amour spirituel et vice-versa]
 :

224. Arrivé
à une entière déréliction, le cœur de Madame Gervaisais, où l’adoration de
la mère de Jésus était restée comme absente, ce cœur jusque-là sans prière
à la patronne de son sexe, ce cœur pareil aux cœurs des illuminées dont l’amour
semble un peu jaloux de cette sainte Vierge avec la jalousie naturelle de
l’épouse pour la mère de l’époux, ce cœur implorait pour la première fois
Marie « consolatrice des affligés ».

E. et J. DE GONCOURT, Madame Gervaisais,
1869, p. 272.

225. Ce
Christ qui était en moi, ce Jésus que j’adorais et qui se fit ma chair,
était l’apaisement ! Il m’apportait la certitude. Il me disait que, grâce à
lui, la mort n’est plus épouvantable, qu’il suffit de vivre selon ses
désirs pour qu’elle devienne la porte des délices ! Rien que pour cela je
serais devenu son esclave. Je m’absorbai en lui. C’était entre nous de l’amitié,
de l’amour sensuel, quelque chose d’inexprimablement tendre.

É. ESTAUNIÉ, L’Empreinte, 1896, p. 248.

226. De
tout temps, la femme a dû inspirer à l’homme une inclination
distincte du désir, qui y restait cependant contiguë et comme soudée,
participant à la fois du sentiment et de la sensation. Mais l’amour
romanesque a une date : il a surgi au moyen âge, le jour où l’on
s’avisa d’absorber l’amour naturel dans un sentiment en
quelque sorte surnaturel, dans l’émotion religieuse telle que le
christianisme l’avait créée et jetée dans le monde. Quand on reproche au
mysticisme de s’exprimer à la manière de la passion amoureuse, on
oublie que c’est l’amour qui avait commencé par plagier la
mystique, qui lui avait emprunté sa ferveur, ses élans, ses extases ; en
utilisant le langage d’une passion qu’elle avait transfigurée, la
mystique n’a fait que reprendre son bien.

H. BERGSON, Les Deux sources de la morale et de
la religion,
1932, p. 39.

227. Il
transportait, se parlant à mi-voix, par les champs, les collines, le
langage de l’amour temporel, des vices même, des erreurs des
hommes, sur le plan de l’amour divin. Les imaginations les
plus dangereuses, ennoblies, illuminées par l’objet surnaturel qu’il leur
donnait, trouvaient ainsi leur justification à ses yeux.

L. ARAGON, Les Beaux-quartiers, 1936, p. 67.

228. Qu’il
s’agisse d’amour maintenant en haleine les cœurs ou d’impudente
lascivité, qu’il s’agisse d’amour divin, partout autour de nous
j’ai trouvé le désir tendu vers un être semblable : l’érotisme est autour
de nous si violent, il enivre les cœurs avec tant de force
pour achever son abîme
est en nous si profond
qu’il n’est pas de céleste échappée qui ne lui emprunte sa forme et sa
fièvre. Qui d’entre nous ne rêve de forcer les portes du royaume mystique,
qui ne s’imagine « mourant de ne pas mourir », se consumant, se ruinant d’aimer ?

G. BATAILLE, L’Expérience intérieure, 1943,
p. 185.

3. Argotismes
Fille d’amour
 :

229.
Fille d’
amour : Prostituée exploitée par une autre prostituée
(...) « Nombre de
prostituées possèdent plusieurs locaux où elles vont recevoir l’argent de
leurs filles d’amour. » (Macé, [18]88).
L. LARCHEY, Dict. historique d’argot, Nouv.
suppl., 1889, p. 103.

230. [En
argot du « milieu » :] Fille d’amour : seconde femme avouée
et vivant avec l’homme et sa régulière.
A. SIMONIN, J. BAZIN, Voilà taxi ! 1935, p.
216.

Remède contre l’amour
 :

231.
Amour
(remède contre l’). Femme très laide.
Ch.-L. CARABELLI, [Langue populaire].

(Il) y a plus
d’amour ?
Invitation plaisante, mais pressante adressée à quelqu’un pour
qu’il reprenne sans tarder son activité

232. [Le
patron de la troupe :] Alors, quoi, il y a plus d’amour ? On
n’en finit plus aujourd’hui de se caler les joues ? Allons, en parade !
O. MÉTÉNIER, La Lutte pour l’amour, Études
d’argot, 1891, p. 2.

233. Alors,
quoi, y a plus d’amour ! Encore ti es dedans le plumard ?
MUSETTE, Cagayous poilu, conte de guerre,
1919, p. 14.

D. Emplois
méton.

1. Gén. emphatique. [Amour désigne l’obj. de
l’amour]
a) [Un animé] C’est un amour :

234.
Assurez la comtesse et Léontine que je les comprends dans mes souhaits
pour ceux que j’aime, et que je les embrasse pour mes étrennes. Comment se
porte le petit amour dont la santé vous inquiétait ? Et sa
mère, est-elle près du berceau ? Parlez-moi de tout et de tous les vôtres,
car tout et tous m’intéressent.
E. DE GUÉRIN, Lettres, 1841, p. 448.

235. ...
une marchande de marée, qui préparait son étalage, regardait Olivier avec
admiration.
Regarde donc
s’écria-t-elle en parlant à une commère, sa voisine, à qui elle désignait
Olivier du doigt,

regarde donc ce
joli chérubin, Marie...
Ah ! quel amour !
... répondit sa voisine en élevant sa lanterne...
H. MURGER, Scènes de la vie de jeunesse,
1851, p. 201.

236. Il
observa le petit taureau qui joyeusement chargeait le picador, forçait sur
le fer. Ce taureau, quel bijou ! un amour ! comme on voudrait
le tuer !
H. DE MONTHERLANT, Les Bestiaires, 1926, p.
421.

237. On
alla chercher rue de la Source les deux petites Chappuy, Marthe et Louise ;
cours Léopold, Isabelle Contal et Louise de Praneuf, jolie comme un bijou,
et dont la beauté devait devenir célèbre. Puis, rue Stanislas, Lucie de
Landreville, grande, fine, distinguée ; d’autres encore, et, pour finir,
rue Montesquieu, la toute petite Nanine Lenglet, un amour fragile
et délicieux. Elle était la fille du plus grand banquier de Nancy, et
devait avoir cinq ans, je pense.

GYP, Souvenirs d’une petite fille, t. 2,
1928, pp. 91-92.

238.
Edmond, seul, désœuvré, incapable d’accorder à la médecine, à la
préparation du concours, une attention ailleurs accaparée, se persuada
qu’il ne pourrait dormir, pensant son amour dans les bras du vieil
homme d’affaires.
L. ARAGON, Les Beaux quartiers, 1936, p.
398.

239. Je fus
inondée de bonheur à voir qu’elle me regardait avec plaisir. Elle s’écria
 : C’est fou ce que vous
lui ressemblez. Vous êtes un amour. Comme vous êtes jolie.
Vous savez, vous êtes presque aussi bien que lui.
P. DRIEU LA ROCHELLE, Rêveuse bourgeoisie,
1939, p. 273.

[Au plur.]
 :

240. ...
clignant les yeux, elle [Désirée] murmurait à l’oreille d’Albine, comme si
les bêtes avaient pu l’entendre ;
Sont-elles drôles,
ces amours ! Attendez, vous allez les voir manger.

É. ZOLA, La Faute de l’Abbé Mouret, 1875, p.
1457.

En
apostrophe.
[En s’adressant à une pers. aimée d’amour-passion, plus
rarement d’amour familial] Mon amour, mon cher amour, mon pauvre amour ;
m’amour
 :

241. Ça me
fera bien de te voir, de m’appuyer la tête sur ton pauvre cœur plein de
moi, de causer en regardant tes yeux. Adieu, chère amour, à
bientôt, un long baiser sur tes lèvres.
G. FLAUBERT, Correspondance, 1852, p. 420.

242. ...
ses transports s’augmentaient toujours, il aimait de toutes ses
forces, il soupirait, sanglotait, riait ; il lui fallait parler, au dedans
de lui-même :

ô mon
amour
, ô mon trésor, ma chère vie, ô mon bien unique ; ô
toi qui es ma joie, ma lumière : toi qui es seule, qui es tout ; que j’aime,
que j’aime, que j’adore...

É. BOURGES, Le Crépuscule des dieux, 1884,
p. 243.

243. « Mais
tu ne me dis rien »
disait-elle « m’amour
 » « J’aime tes
yeux, tes lèvres... » répondait-il.

R. PONCHON, La Muse au cabaret, 1920, p.
297.

244. Dans
la soirée, Daniel reçut le billet suivant : « Mon ami,
Mon
amour unique, la tendresse, la beauté de ma vie !
Je t’écris ceci comme un testament. »

R. MARTIN DU GARD, Les Thibault, Le Cahier
gris, 1922, p. 674.

245.
Mon pauvre chéri !...
Mon pauvre
amour !... Personne te croit plus à présent.
L.-F. CÉLINE, Mort à crédit, 1936, p. 653.

246. Mais
viens maintenant, je vais te prendre par la main, madame, viens avec moi,
viens, mon amour, viens, mes délices, viens,
iniquité.
P. CLAUDEL, Le Soulier de satin, 1944, 2e
part., 9, p. 1080.

Pop.
[De la part d’un homme, pour interpeller au passage une pers. généralement
inconnue de sexe fém. ; cf. l’ami sous ami III A] Hé,
l’amour !

247.
Doutez-vous de ma flamme, en vous voyant si belle ? Dis, l’amour,
qui t’a fait l’œil si noir, ayant fait Le reste de ton corps d’une goutte
de lait ?
MUSSET, Œuvres complètes, Premières poésies, Les
Marrons du feu, [1830], Paris, éd. du seuil, 1966, p. 55.

b) [Une chose] Chose digne d’être aimée. Ce chapeau est un
amour
 :

248. Mlle
Despeaux m’a envoyé un chapeau de paille d’Italie. C’est un
amour
 ! Je me suis bien gardée de dire à M. de Cormeil qu’il coûtait
cinq cents francs. Nous en aurions eu pour une heure de morale...
V. DE JOUY, L’Hermite de la Chaussée d’Antin,
t. 3, 1813, p. 224.

249. ...la
petite Bijou vient demain m’apporter une robe de chambre brodée, un
amour ; ils y ont passé six mois, personne n’aura pareille étoffe !
H. DE BALZAC, La Cousine Bette, 1846, p.
323.

c) Fam. [En antéposition expressive, mais avec une valeur
sém. affaiblie] Un amour de bébé, de petit chien, de petit chapeau :

250.
RIBALIER.
Cette Valentine, elle
est adorable ! Brochard ne mérite guère un amour de femme
pareil.
É. ZOLA, Le Bouton rose, I, 3, 1878, p. 227.

251. ... on
nous sert un traditionnel repas de poupées, dans de jolies petites
tasses bleues, sur des amour de petits plateaux en
laque.
P. LOTI, Japoneries d’automne, 1889, p. 124.

252.
C’était un amour de petite fille, pâle et blonde et
barbouillée au possible.

P. VERLAINE, Œuvres posthumes, t. 1,
Histoires comme ça, 1896, p. 366.

253. À midi
sonnant elle réintégrait le logis [Madame Gorgibus] pour en sortir à une
heure, ... et promener sur les remparts ses trois chats blancs, trois
amours
de minets enrubannés de nœuds de satin.
J. LORRAIN, Contes pour lire à la chandelle,

Madame Gorgibus, 1897, p. 52.

254. Il y a
de quoi vous monter une jolie garde-robe, un trousseau convenable...
prenez tout ça... Il y avait de tout, en effet... des corsets de soie, des
bas de soie, des chemises de soie et de fine batiste, des amours
de pantalons, de délicieuses gorgerettes... des jupons
fanfreluchés... une odeur forte, une odeur de peau d’Espagne, de
frangipane, de femme soignée, une odeur d’amour enfin se levait de
ces chiffons amoncelés ...
O. MIRBEAU, Le Journal d’une femme de chambre,
1900, p. 230.

255. ...
j’aperçus, seul bibelot élégant dans cette chambre qui ne l’était guère,
un amour de petit flacon ventru, en cristal recouvert
d’une sorte de résille d’or.
GYP, Souvenirs d’une petite fille, t. 1,
1927, p. 227.

256. ... si
vous étiez un amour d’homme, vous me consacreriez
quelques minutes pour me donner les indications, ...

F. GALIPEAUX, Souvenirs, 1931, p. 165.

Rem. Comme le montrent les ex., le subst. compl. désigne souvent
un être ou un obj. petit, jeune, etc.
2. [Amour désigne une personnification de l’amour]

a) [L’amour comme force personnifiée et quasi sacrée] Au nom de
l’amour
 :

257. Ils
ont arrêté un homme qu’on avait dénoncé comme vous ayant fait sauver, et
sans mon caractère diplomatique ils ne me laisseraient pas en paix à cause
de vous. Au nom de Dieu, de l’amour, de la raison, supportez
quelques années d’obscurité. Vous reverrez votre mère, vous ferez le
bonheur de votre pauvre amie : ...

G. DE STAËL, Lettres inédites à Louis de
Narbonne,
1794, p. 78.

258. Ah !
vieille idole de l’amour, qu’importe comment l’on t’adore !
Dans les déréglements du corps, c’est toujours notre âme qui agit, et
tourmentée de l’infini où elle voudrait s’amalgamer, entraîne, de
bourbiers en bourbiers, son misérable compagnon. Mais le spasme une fois
terminé, son cœur ne fut pas plus heureux ; la convoitise de l’amour
demeura en lui, tout aussi âpre. Non ! Le plaisir ne comblait pas ce
vide immense, qui le séparait d’avec sa maîtresse.

É. BOURGES, Le Crépuscule des dieux, 1884,
p. 249.

259.
C’était encore du « théâtre d’amour » que Julien Benda,
comme un porto-riche, leur offrait, et si les êtres qui s’y heurtaient
avec une frénétique violence n’étaient point des amants acharnés à
se meurtrir, c’était, dans un âpre duel, l’esprit
qui est mâle, qui a le
goût des idées générales, le ressort de la force et de la liberté
et l’amour, qui
est femelle, puissance de « faiblesse » et de « vassalité », l’amour
« pour moi tout le monde est bon ». Voilà les deux personnages résolument
séparés et hostiles qu’il mettait aux prises comme Baal et Astarté.

H. MASSIS, Jugements, t. 2, 1923, pp.
222-223.

260. ... le
sacrifice qu’Iphigénie doit consentir à l’amour filial, la fille du
commandeur l’accomplit pour apaiser la divinité à la fois plus
intime, plus générale et en un mot plus tragique de l’amour.
J. VUILLEMIN, Essai sur la signification de la
mort,
1949, p. 170.

261. Pour
supporter d’être ainsi dédaigné, à qui demander secours sinon à l’amour
et à la mort ? À l’amour, pour qu’il adoucisse ton cœur cruel
jusqu’à me consentir quelque faveur ou à la mort pour qu’elle achève ma
vie. Mais la mort ne sait et l’amour ne veut. Suspendu entre vie et
mort, je ne sais quel parti prendre. L’amour ne m’obtiendra jamais
tes faveurs...
A. CAMUS, Le Chevalier d’Olmedo, adapté de
F. Lope de Vega, 1957, p. 734.

b) MYTH. ou LITT. et ARTS ALLÉGORIQUES. Le dieu
amour, l’enfant amour
 :

262. L’Amour
n’ose troubler la paix de ce rivage. Leurs modestes regards ont, loin de
leur bocage, Fait fuir ce dieu cruel, leur légitime effroi. Chastes
muses, veillez, veillez toujours sur moi. Non, non, le dieu d’amour
n’est point l’effroi des muses.

A. CHÉNIER, Bucoliques, L’Amour, 1794, p.
27.

263. C’est
dans ces lieux charmans qu’arrive la jeune nymphe pour se désaltérer. Elle
boit, sans s’en douter, la liqueur délicieuse que Bacchus fait couler pour
elle. Sa douceur la charme, et bientôt elle en ressent les étonnans
effets. Elle s’aperçoit que ses yeux s’appesantissent, que sa tête tourne,
que ses pas chancelent. Elle se couche et s’endort. L’Amour la
voit, avertit Bacchus, et revole aussitôt dans l’Olympe, après avoir écrit
sur les feuilles du printems : « Amant, couronne ton ouvrage tandis
qu’elle dort. Point de bruit, de peur qu’elle ne s’éveille. »
Ch.-F. DUPUIS, Abrégé de l’origine de tous les
cultes,
1796, pp. 225-226.

264. Dans
les petites espèces tout au moins, et notamment dans le moineau, la
fauvette, la mésange, le rouge-gorge, le pinson, le signe de l’amour
est ce même tremblement de l’aile que l’on voit en l’oisillon. L’enfance
revient ici, par le besoin que l’amour a du semblable. Ainsi
l’antique image de l’Amour enfant est encore plus juste
qu’on ne voudrait le croire. Qui aime redevient enfant, et se
signifie à lui-même, par d’anciens signes, et bien émouvants pour lui,
qu’il est de nouveau au nid et en dépendance.

ALAIN, Propos, 1925, p. 662.

265. ... ce
qui est certain, c’est que l’Europe est surpeuplée, que le monde le sera
bientôt, et que si l’on ne « rationalise » pas la production de l’homme
lui-même comme on commence à le faire pour son travail, on aura la guerre.
Nulle part il n’est plus dangereux de s’en remettre à l’instinct. La
mythologie antique l’avait bien compris quand elle associait la déesse de
l’amour au dieu des combats. Laissez faire Vénus, elle vous amènera
Mars.
H. BERGSON, Les Deux sources de la morale et de
la religion,
1932, p. 309.

266.
Sais-tu comment j’interprète le mythe de Psyché ? L’Amour s’envole,
tout est détruit, parce que Psyché a contemplé l’Amour pendant
qu’il dormait. Cela veut dire qu’il ne faut jamais toucher à une âme quand
elle est découverte et sans défense. Comme on est vulnérable, dans ces
moments-là ! C’est le moment où l’on s’enrhume,
où un mets pas très
frais vous empoisonnerait,
où on bafouillerait si
on était devant un tribunal,
où votre esprit
s’embrumerait si on avait une décision à prendre.
H. DE MONTHERLANT, Malatesta, 1946, IV, 9,
p. 528.

En
partic.
Eros, Cupidon :

267. Quand
la belle Vénus, sortant du sein des mers,
Promena ses regards sur la plaine profonde,
Elle se crut d’abord seule dans l’univers ;

Mais près d’elle aussitôt l’Amour naquit de l’onde.
Vénus lui fit un signe, il embrassa Vénus
Et, se reconnoissant sans s’être jamais vus,
Tous deux sur un dauphin voguerent vers la plage.
Comme ils approchoient du rivage,

L’Amour, qu’elle portoit, s’échappe de ses bras,
Et lance plusieurs traits en criant : terre ! terre !
Que faites-vous, mon fils ? lui dit alors sa mere.
Maman, répondit-il, j’entre dans mes états.
J.-P. C. DE FLORIAN, Fables, L’Amour et sa
mere, 1792, pp. 131-132.

268. Toi,
chrétien, tu ignores peut-être que l’Amour est fils de Vénus,
qu’il fut nourri dans les bois du lait des bêtes féroces, que son premier
arc étoit de frêne, ses premières flèches de cyprès, qu’il s’assied sur le
dos du lion, sur la croupe du centaure, sur les épaules d’Hercule, qu’il
porte des ailes et un bandeau et qu’il accompagne Mars et Mercure,
l’éloquence et la valeur ?
F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Les Martyrs, t. 2,
1810, p. 156.

269. ...
Mais voici que le cruel Amour,

Ayant tendu son arc les frappa tour à tour
De ses flèches de feu. Les nymphes éperdues,
Quittant le lac, au loin sur les roches ardues
Couraient, folles, sentant brûler leurs seins meurtris,
Arrachant leurs cheveux touffus, poussant des cris,
Ne sachant plus où fuir l’épouvantable outrage,

Et se roulaient dans l’herbe avec des pleurs de rage.
L’enfant Éros, content de ce premier exploit,
Regarda les grands cieux qu’il menaça du doigt,
Et, sans vouloir entendre une plainte importune,
Entra dans l’univers pour y chercher fortune.

T. DE BANVILLE, Les Exilés, L’Éducation de
l’amour, 1874, p. 72.

c) ARTS PLAST. (sculpt., peint.)

Représentation plastique des précédents :

270. Le
visiteur attendit dans le salon. Ce salon n’avait rien de remarquable et
était comme tous les salons d’hôtel garni. Une cheminée avec deux vases de
Sèvres modernes, une pendule avec un Amour tendant son arc, une
glace en deux morceaux, de chaque côté de cette glace une gravure
représentant, l’une Homère portant son guide, l’autre Bélisaire demandant
l’aumône, ...
A. DUMAS Père, Le Comte de Monte-Cristo, t.
2, 1846, p. 138.

271. ...
quand il [Bouchardon] exposa un amour taillant son arc dans la
massue d’Hercule, on ne comprit pas qu’il eût à la mollesse potelée du
Cupidon
des peintres, préféré la souplesse élastique et maigre de
l’adolescence.
L. HOURTICQ, Hist. générale de l’Art, La
France, 1914, p. 185.

272. Un
soir, en montant à sa mansarde, sa chandelle à la main, Mélanie vit sur sa
porte un Amour dessiné à la craie ; son arc et son carquois
pendaient entre ses ailes, et, l’air suppliant, il heurtait de son petit
poing la porte close.
A. FRANCE, Le Petit Pierre, 1918, p. 118.

273. Un peu
partout, des statues d’une écœurante perfection. Le fameux Amour de
Canova triomphe dans la grande salle du rez-de-chaussée. Éros est
un fade jeune homme aux traits douceâtres ; il tripote Psyché qui se pâme
laidement sous ces caresses. Je me demande où s’arrête le bon ton dans ce
genre d’ouvrage. À quel moment convient-il d’appeler la police ?

J. GREEN, Journal, 1928-1950, p. 200.

Gén. au
plur.
Motif décoratif représentant un ou plus souvent plusieurs enfants,
symboles des désirs d’amour :

274. Pour
aller à l’Escurial, nous louâmes une de ces fantastiques voitures
chamarrées d’amours à la grisaille et autres ornements
pompadour dont nous avons déjà eu l’occasion de parler.

T. GAUTIER, Tra los montes, Voyage en
Espagne, 1843, p. 124.

275. Le
héros, c’est l’amour même. Il ne naît pas. Il est trouvé. Sa mère
(Vénus ou Léda ?), qui sort de son bain, le voit là et l’admire, tombé du
ciel. Sa sœur, la belle Marguerite, est saisie d’étonnement. Les amours,
ses frères, voltigent, se culbutent dans les airs de la manière la plus
hardie. L’un sonne de la trompette, l’autre semble jouer de la lyre. Tous
célèbrent la gloire future du divin enfant. Tout rit, tout rayonne et tout
chante. Quels chants ? Voyez, sous le tableau, ces jolis petits bas-reliefs
 : ce sont des rêves de combat.
J. MICHELET, Journal, 1857, p. 364.

3. Au plur., rare. Amours désigne parfois les marques ou
l’expression de l’amour. Synon. expressif de amitiés (cf. mamours) :

276.
Lavater m’a écrit des amours pour toi de Zurich.

G. DE STAËL, Lettres diverses, 1794, p. 556.

277. Mon
compagnon Laporte vous fait des m’amours... et vous trouve
bien ingrat ! Lui qui vous a envoyé, par mon canal, un si joli portrait.
Tendresse à la chère maman.
G.FLAUBERT, Correspondance, 1877, p. 80.

Rem. M’amours est une graphie except. (inspirée par
l’étymologie) pour l’usuel mamours*.
V. L’objet de
l’amour est une catégorie d’êtres ou de choses ou une chose particulière, à
quoi s’attache une certaine valeur.
A. [Catégories
d’êtres, entités, activité] Goût prononcé.

1. [L’obj. désigne une catégorie d’êtres ou de choses] L’amour des
enfants, des bêtes, des beaux livres (cf. amateur)
 :

278.
J’apprenais confusément, de routine, cette quantité de petits faits qui
sont la science et le charme de la vie de campagne. J’avais, pour profiter
d’un pareil enseignement, toutes les aptitudes désirables : une santé
robuste, des yeux de paysan, c’est-à-dire des yeux parfaits, une oreille
exercée de bonne heure aux moindres bruits, des jambes infatigables, avec
cela l’amour des choses qui se passent en plein air, le souci
de ce qu’on observe, de ce qu’on voit, de ce qu’on écoute, peu de

goût pour les histoires qu’on lit, la plus grande curiosité pour
celles qui se racontent ; ...
E. FROMENTIN, Dominique, 1863, pp. 43-44.

279.
Je me méfie, dit le
duc, des gens qui ont tant d’amour pour les bêtes : c’est
souvent qu’ils reportent sur elles l’amour qu’ils n’ont pas pour
les hommes. La mère aux chats est presque toujours une femme méchante. Et
quel est le peuple qui a le plus fait pour propager une sensibilité
sans contrôle en ce qui regarde les animaux ? Le peuple anglais, le plus
égoïste d’Europe, ...

H. DE MONTHERLANT, Les Bestiaires, 1926, p.
445.

280.
Sûrement une bonne partie de notre amour et de notre respect
pour les enfants
est fait du remords des peines que nous leur avons
infligées ; par caprice (parce qu’ils étaient importuns et nous « mal lunés
 ») ; pour les corriger de petits défauts ou de mauvaises habitudes ; par un
mépris, trop clairement exprimé, de leur faiblesse et de leur « 
unreadiness », ou lenteur à comprendre. Mais on peut penser qu’ils se
passeraient bien d’un amour et d’un respect acquis de cette façon !

V. LARBAUD, Journal, juin 1934, pp. 309-310.

281. De
tous les beaux sujets de méditation que nous offre l’attitude du public à
l’égard des œuvres littéraires, et notamment du roman, certainement un des
plus beaux est l’admiration, l’amour unanime et sans
réserves de ce public, par ailleurs si divisé, si fluctuant, si
capricieux, pour les chefs-d’œuvre consacrés. Il s’agit, cela va sans
dire, non des lecteurs qui admirent de confiance, sur la foi des
connaisseurs, mais de ceux à qui ces œuvres paraissent être si familières
qu’on est bien obligé de croire qu’ils trouvent à les fréquenter un réel
plaisir.
N. SARRAUTE, L’Ère du soupçon, 1956, p.
127.

2. [L’obj. désigne une entité concr. ou abstr.] L’amour de la
nature, de l’argent, de l’art, de la vérité
 :

282. Ce que
les poètes, les orateurs, même quelques philosophes nous disent sur l’amour
de la gloire, on nous le disait au collège pour nous encourager
à avoir les prix. Ce que l’on dit aux enfants pour les engager à préférer
à une tartelette les louanges de leurs bonnes, c’est ce qu’on répète aux
hommes pour leur faire préférer à un intérêt personnel les éloges de leurs
contemporains ou de la postérité.

CHAMFORT, Maximes et pensées, 1794, p. 25.

283. Le
caractère de ces palais, c’est le caractère du peuple turc :
l’intelligence et l’amour de la nature. Cet instinct
des beaux sites, des mers éclatantes, des ombrages, des sources, des
horizons immenses encadrés par les cimes de neige des montagnes, est l’instinct
prédominant de ce peuple. On y sent le souvenir d’un peuple pasteur et
cultivateur qui aime à se rappeler son origine, et dont tous les

goûts sont simples et instinctifs.
A. DE LAMARTINE, Voyage en Orient, t. 2, 1835, p.
428.

284. Le
génie de Venise respire tout entier dans [les Noces de Cana] (...)
avec son amour du faste, son goût théâtral et décoratif, sa
passion de lumière et d’éclat.

T. GAUTIER, Guide de l’amateur au Musée du
Louvre,
1872, p. 40.

285. Daudet
parlait de son amour de la solitude, disant qu’enfant, il
lui arrivait de monter dans un arbre, pour être tout seul. Puis il
remémorait ses joies intérieures dans les grandes plaines de la
Camargue, avec leurs étendues violettes, la porte de feu de la cabane, les
triangles d’oiseaux voyageurs dans le ciel, s’effarant devant cette porte
éclairée...
E. et J. DE GONCOURT, Journal, juin 1888, p.
803.

286. Je ne
veux pas haïr. Je veux rendre justice même à mes ennemis. Je veux garder
au milieu des passions la lucidité de mon regard, comprendre tout et tout
aimer. Mais Christophe, à qui cet amour de la vie,
détaché de la vie, semblait peu différent de la résignation à mourir,
sentait gronder en lui, comme le vieil Empédocle, un hymne à la haine
et à l’amour frère de la haine, l’amour fécond, qui
laboure et ensemence la terre. Il ne partageait pas le tranquille
fatalisme d’Olivier ; ...

R. ROLLAND, Jean-Christophe, Dans la maison,
1909, p. 987.

287. Tous
mes désirs étaient de beauté et je reconnus que cet amour de la
beauté,
que peu d’hommes ressentent et dont j’étais transporté, est
une source jaillissante de plaisir et de joie.
A. FRANCE, La Vie en fleur, 1922, p. 482.

288. Me
voici seul avec ton jeu d’échecs
Poésie, ô mon amour,
Meilleur que l’amour si triste
Quand il n’y a plus

Rien d’autre à faire que l’amour,
Quand il n’y a plus rien d’autre à faire
Que de ne plus faire l’amour.
J. COCTEAU, Poèmes, 1916-1923, p. 115.

289. On se
tromperait pourtant en attribuant aux hommes du moyen âge l’amour
de la science pour la science, ou, comme l’on aime à dire
aujourd’hui, de la science « désintéressée ». Leur amour de la
science
est aussi désintéressé de fins pratiques que le nôtre peut
l’être, et souvent davantage, mais la science des choses n’est pas pour
eux une fin en soi.
É. GILSON, L’Esprit de la philosophie médiévale,
t. 2, 1932, p. 37.

290. Je n’aime
pas mes pauvres comme les vieilles Anglaises aiment les chats
perdus, ou les taureaux des corridas. Ce sont là manières de riches. J’aime
la pauvreté d’un amour profond, réfléchi, lucide
d’égal à égal
ainsi qu’une épouse au
flanc fécond et fidèle.

G. BERNANOS, Journal d’un Curé de campagne,
1936, p. 1079.

291. Désiré
Maisonneuve possédait, à l’état brut, l’amour de la peinture
ce goût
particulier qui n’a rien à faire avec la culture, ni avec le culte du
passé et qui est comme un flair spécial, une sorte de finesse qu’on peut
rencontrer chez des êtres fort simples et dont sont dépourvus pas mal
d’intellectuels et de gens distingués.

A. LHOTE, Peinture d’abord, 1942, p. 24.

Rem. 1. Le compl. est except. un infinitif :

292. Un
beau soleil doré chauffait doucement les pierres jaunes du cloître (...)
Dans une heure, une minute, une seconde, maintenant peut-être, tout
pouvait crouler. Et pourtant le miracle se poursuivait. Le monde durait
(...) Un équilibre se poursuivait, coloré pourtant par toute
l’appréhension de sa propre fin. Là était tout mon amour de vivre :
une passion silencieuse pour ce qui allait peut-être m’échapper,
une amertume sous une flamme.

A. CAMUS, L’Envers et l’endroit, 1937, p.
112.

Rem. 2. Autres syntagmes fréq. l’amour du beau, du devoir, de
l’honneur, de la justice, de l’ordre, de la paix, de la poésie, de la
religion, du silence, de la vertu.
3. [L’obj. désigne une activité ou un état résultant d’une
activité] L’amour du travail bien fait :

293.
Jérôme, qu’entraînoit l’amour de l’étude, alloit consulter
le rivage où Pline fut la victime du même amour, interroger les
cendres d’Herculanum, chercher la cause des bruits menaçants de la
solfatare.
F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Les Martyrs, t. 1,
1810, p. 246.

294. Dès
cette seconde entrevue, il me parla de son goût, de son amour
pour l’exercice du patin ; il paraît que chez lui c’était une espèce de
manie,
car ce fut aussi une des premières choses dont il s’entretint
avec Goethe.
Ch.-J. DE CHÊNEDOLLÉ, Extraits du journal,

1822, p. 120.

295. ...
ils [les paysans] achèvent d’y pervertir [à la ville] les sentiments de
dignité que donne l’amour du travail, et plus vos machines
les nourriront, plus ils se dégraderont !
E. DELACROIX, Journal, t. 2, 1856, p. 53.

[Avec une
coloration affective] (Faire une chose) avec amour. Avec tout le soin
qu’inspire un grand amour du travail bien fait :

296. ... M. 
Zola est un chiffonnier moral, un égorgeur platonique ; il dissèque avec
amour les chairs fumantes ; l’odeur du sang, l’aspect des plaies
béantes (...) tout cela a pour lui des attraits non pareils [à
propos de Th. Raquin]...

F. OSWALD, Le Gaulois, [À propos de Zola],
13 juill. 1873.

297. La
machine n’est mauvaise que dans son mode d’emploi actuel. Il faut accepter
ses bienfaits, même si l’on refuse ses ravages. Le camion, conduit au long
des jours et des nuits par son transporteur, n’humilie pas ce dernier qui
le connaît dans son entier et l’utilise avec amour et
efficacité.
A. CAMUS, L’Homme révolté, 1951, p. 364.

Rem. La frontière entre A2 et A3 n’est pas rigoureuse, les subst.
abstr. pouvant aussi désigner des activités et vice-versa.
B. [L’obj. désigne
une chose ou un être au singulier] :

298. ... il
m’avouait alors tout bas sa détestation de Rossini et son amour
pour Gluck. Il s’étendait en lamentations sur la décadence de l’art et
surtout sur ces gargarismes de notes destructeurs du chant dramatique :
...

F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Mémoires d’Outre-Tombe,
t. 3, 1848, p. 62.

299. Mais
Ingres m’inspirait un sentiment plus fort : l’amour. Je
savais bien que son art était trop haut pour être accessible et je me
savais gré de l’avoir pénétré. L’amour fait seul de ces miracles.
Je comprenais ce dessin qui atteint la parfaite beauté en serrant de près
la nature, j’aimais cette peinture la plus sensuelle et la plus
voluptueuse de toutes avec une gravité magnifique.

A. FRANCE, La Vie en fleur, 1922, p. 446.

300.
L’impartialité historique est une duperie. L’historien véritable n’est
point greffier, mais poète. Il se prend d’amour pour Anne de Boleyn,
de haine pour Jane Seymour. S’il ressuscite Philippe II, c’est dans
l’âpre dessein de le châtier. Peindre, n’est-ce pas s’assouvir ?
G. DUHAMEL, Chronique des Pasquier, Le
Jardin des bêtes sauvages, 1934, p. 148.

Rem. Comme le montrent les ex., la prép. qui introduit le compl.
est tantôt de, tantôt pour, de servant à transposer au plan
nominal le verbe aimer (qqc.), pour au contraire transposant le
syntagme éprouver de l’amour (pour qqn) ; d’où la moindre force expr.
de la première constr., et au contraire une valeur d’intérêt quasi
passionnel qui s’attache à la seconde.

VI. [L’amour
s’attache à des êtres vivants autres que l’homme : animaux et (plus
rarement) plantes]
A. [Expression
analogue à l’expression de l’amour humain]
1. [Entre animaux] :

301. Mais
l’oiseau, je le soutiens, est l’être supérieur dans la création. Son
organisation est admirable. (...) Il a des instincts d’amour

conjugal, de prévision et d’industrie domestique ; son nid est un
chef-d’œuvre d’habileté, de sollicitude et de luxe délicat. C’est la
principale espèce où le mâle aide la femelle dans les devoirs de la
famille, et où le père s’occupe, comme l’homme, de construire
l’habitation, de préserver et de nourrir les enfants.
G. SAND, Histoire de ma vie, t. 1, 1855, pp.
16-17.

302. Hélas !
elle [l’araignée] est solitaire. Sauf quelques espèces (mygales) où le
père aide un peu la mère, elle n’a nul secours à attendre. Le mâle, après
l’amour, est plutôt un ennemi. Cruels effets de la misère ! Il
s’aperçoit que ses enfants peuvent être un aliment. Mais la mère, plus
grosse que lui, fait la même réflexion, pense que le mangeur est
mangeable, et parfois croque son époux.
J. MICHELET, L’Insecte, 1857, p. 222.

303. On
donne trois oies à un jars. On les accouple du mois de novembre au mois de
mai. Les oies ont besoin d’espace et d’eau pour leurs amours. Elles
vont au loin, côte à côte, errer au soleil adouci de l’automne. Elles
suivent les allées de vignes dépouillées, les jachères où les herbes rares
verdissent encore, face à l’astre couchant, comme pour suivre jusqu’au
bout la lumière. En chemin elles devisent, elles flirtent tour à tour avec
leur jars, le frôlent et l’excitent. Mais le jars n’aime que dans
l’eau.
J. DE PESQUIDOUX, Chez nous, t. 1, 1921, p.
44.

2. [Entre végétaux] :

304.
Cependant toutes les amours des plantes ne sont pas également
tranquilles ; il en est d’orageuses, comme celles des hommes, il faut des
tempêtes pour marier sur des hauteurs inaccessibles le cèdre du Liban au
cèdre du Sinaï...
F.-R. DE CHATEAUBRIAND, Fragments du Génie du
Christianisme primitif,
1800, p. 193.

B. Expression
spécifique : les relations sexuelles des animaux. La saison des amours,
entrer en amour
 :

305. Dans
le temps des amours, les mâles et les femelles se présentent
et se reconnaissent de loin, par l’intermède des esprits exhalés de leurs
corps, qu’anime, durant cette époque, une plus grande vitalité.
P. CABANIS, Rapports du physique et du moral de
l’homme,
t. 2, 1808, p. 339.

306. Le
renne du nord cherche sa femelle à l’équinoxe de septembre, parce que
c’est à cette époque que les neiges sont tout à fait fondues dans les
régions boréales, et qu’ayant d’abondantes pâtures, il acquiert une
surabondance de vie. Comme il est fait pour vivre aux dernières limites de
notre globe habitable, il entre en amour à la fin de notre
année hémisphérique.

J.-H. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, Harmonies de la
nature,
1814, p. 321.

307. Vint
la saison de l’amour. Sur les pas des hermelines en folie,
Goupil reniflait de voluptueuses odeurs qui faisaient claquer ses
mâchoires et mettaient en feu son sang. Tout son être alors vibrait du
grand courage nécessaire pour les luttes qui suivaient la parade nuptiale
dont elles n’étaient que la forme suprême, ...
L. PERGAUD, De Goupil à Margot, 1910, p. 52.

308. La
corneille est partie courir ses amours d’automne, mais elle rejoint
parfois son ami en pleine campagne avec des gaietés cocasses, en se
laissant tomber du haut des nuages.
J. DE LA VARENDE, Contes fervents, L’Homme
aux gants de toile, 1943, p. 80.

Rem. Pour les végétaux, l’expression est anal. à celle des animaux
 :

309. ...
une plante ne voit, n’entend et ne se meut point comme un animal ; mais
elle a comme lui ses amours, sa postérité, sa tribu.
J.-H. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE, Harmonies de la
nature,
1814, p. 56.

310. La
sève qui montait aux flancs des arbres les pénétrait, eux aussi, leur
donnait des désirs fous de croissance immédiate, de reproduction
gigantesque. Ils entraient dans le rut de la serre. C’était alors,
au milieu de la lueur pâle, que des visions les hébétaient, des cauchemars
dans lesquels ils assistaient longuement aux amours des palmiers et
des fougères ; ...
É. ZOLA, La Curée, 1872, p. 487.

VII. Emplois
techn.
A. BOT.
Amour en cage.
Synon. de alkékenge, coqueret (cf. Botanique,
1960, p. 939, encyclopédie de la Pléiade) :

311. ... le
coqueret ou amour en cage (Physalis alkekengi) dont
le calice s’accroît largement autour du fruit, ...
L. PLANTEFOL, Cours de botanique et de biologie
végétale,
t. 2, 1931, p. 423.

B. GASTR.
Puits d’amour.
Gâteau de pâte feuilletée dont le milieu découpé en creux
est garni de gelée, de crème etc. :

312. ...
des cornets à la crème, des meringues, des millefeuilles, des gâteaux
fourrés au chocolat ou semés d’amandes, de cannelle, de vanille,
d’angélique, de guignes confites, saupoudrés ou glacés de sucre, des babas
au rhum, des puits-d’amour
j’avais dévalisé la
boutique, et c’était une belle confiserie parisienne !

B. CENDRARS, Bourlinguer, 1948, p. 259.

C. HORTIC.
(notamment méridionale) Pomme d’amour. Tomate :

313.
Bouvard planta une pivoine au milieu du gazon et des pommes d’amour
qui devaient retomber comme des lustres, sous l’arceau de la tonnelle.
G. FLAUBERT, Bouvard et Pécuchet, t. 1,
1880, p. 24.

314.
Maintenant, je fais les haricots, les lentilles. Je suis allé jusqu’à me
louer pour ramasser des pastèques. Même, je vous le dis, à vous : un jour
de la semaine dernière j’ai trié des pommes d’amour chez un
revendeur espagnol.

J. GIONO, Un de Baumugnes, 1929, p. 218.

D. IMPRIMERIE
 :

315. Le
rouleau doit présenter aussi un mordant particulier qui s’appelle
amour.
E. LECLERC, Nouveau manuel complet de
typographie,
1932, p. 530.

E. MUS.
Flûte, hautbois, viole d’amour
 :

316. Les
orgues modernes allemandes, américaines, anglaises baptisent des noms de
clarabella, melodia, melodica, philomela, f[lûte] d’amour,
f[lûte] amabile, des variétés plus ou moins
distinctes des mêmes jeux [de flûte]...

M. BRENET, Dict. pratique et historique de la
musique,
1926, p. 160.

317.
L’ancienne viole d’amour était pourvue, comme le violon, de
quatre cordes...
MAIGNE, MAUGIN, Nouveau manuel complet du
luthier
(encyclopédie Roret), 1929, p. 307.

318. Le
hautbois d’
amour, très employé du temps de Bach, est construit
comme le cor anglais, mais à la tierce mineure grave du hautbois dont il a
le doigté, ou à la tierce majeure aiguë du cor anglais ; il est donc en
la.
Sa note la plus grave est sol (...).
H. BOUASSE, Instruments à vent, 1930, p. 81.

Rem. gén. 1. Étant donnée l’étendue du champ d’application sém.
que recouvre le mot amour, on ne s’étonnera pas que plusieurs loc. se
rencontrent dans des rubriques différentes avec des valeurs diverses selon
les cont. ou les domaines. Ainsi avec amour (cf. II A 2 ; V A
3) ; en amour (cf. IV A 1 b ; VI B) ; par amour (cf.
II A 2 ; IV A 2) ; pour l’amour de (cf. I C 2 ; IV A 2). 2.
Le genre. Amour est normalement masc. au sing. ; au sing. et au
plur. dans les emplois groupés supra IV D sous le tiret emplois
métonymiques.
Quand il désigne la passion amoureuse, le fém. se
rencontre au sing. (par archaïsme ou affectation littér., et dans la lang.
pop. ou fam. par ex. pour le syntagme la grande amour, cf. aussi ex.
241) ; il est habituel au plur., mais le masc. s’y répand de plus en plus.
Souvent les écrivains modernes marquent le genre en choisissant des
épithètes ou des adj. pronominaux qui ne font pas la distinction du genre (étranges ;
vos, tes amours,
etc.). 3. a) Le compl. qui suit le mot amour
est habituellement introduit par la prép. de s’il s’agit d’exprimer
la pers. qui aime, par la prép. pour (plus rarement envers)
s’il s’agit d’exprimer la pers. objet de l’amour (la pers. aimée) : l’amour
d’une mère pour son enfant. Il en est de même pour la valeur des adj.
possessifs : mon amour « l’amour que j’éprouve pour telle pers. »
Lorsque mon, ton, etc. déterminent amour employé pour désigner
une pers., l’adj. possessif a valeur habituelle devant nom commun ou propre
de pers. ; b) Lorsqu’il s’agit d’un compl. désignant une entité
spirituelle ou morale dont on attend moins spontanément une initiative
d’amour, de exprime le plus fréquemment l’objet de l’amour :

l’amour de Dieu, du prochain, du prince, de la patrie, de l’humanité. La
construction a) apparaît dès que la personnalité de cette entité s’accuse :
l’ amour de Dieu pour ses créatures. ; c) L’adj.
déterminatif-distinctif qui accompagne amour a valeur de sujet dans
le cas a) (amour maternel « amour que la mère éprouve pour ses
enfants ») ; dans le cas b) il a valeur d’objet (amour divin « amour
pour Dieu »), ou plus généralement valeur de réciprocité (l’amour humain
 :
des êtres humains entre eux).

Prononc. ET ORTH. 1.
Forme Phon. :
[].
2. Homon. : amour (ichtyol. ; cf. Lar. encyclop.).
Rem. 1.
Gramm. Lar.
1964, § 249 écrit : ,,Amour, après avoir longtemps hésité entre les
deux genres, est considéré par les grammaires classiques comme masculin au
singulier et féminin au pluriel. Le genre masculin semble aujourd’hui se
généraliser pour les deux nombres`` (cf. aussi LITTRÉ,
rem. et GREV. 1964, § 253). Rem. 2.

LITTRÉ note que : ,,l’ancien français avait un
excellent substantif, amorie, substantif féminin, pour exprimer le
règne d’amour, les choses d’amour``. Il juge regrettable la disparition de
ce mot.
Étymol. ET HIST. 1. a)
842 subst. fém. « sentiment d’affection profonde (pour qqn) » (Serm. de
Strasb.,
I, 1 ds GDF. Compl. : Pro deo

amur) ; 1271 pour l’amour de Dieu « gratuitement » (E.
BOILEAU
, Liv. des mest., 2e p., II, 92, ibid.
 : O li preste beste ou charete pour amor Dieu ou pour
son amor de lui) ; b) 1172 spéc. « passion d’un sexe pour
l’autre » emploi abs. (CHRÉT. DE TROYES, éd. M. 
Roques, IV, Chevalier au Lion, 140 : Ne por lui ne lessiez a dire
Chose qui nos pleise a oïr Se de m’amor volez joïr) ; c)
1623 « sentiment d’attachement (pour qqc.) » (COEFFETEAU,
Hist. romaine, liv. I ds Dict. hist. Ac. fr. t. 2 1884, p. 565
 : Cela fait voir que ce fut une pure amour de la République ... qui
lui fit [à Auguste] conseiller à Tibère et au Sénat de se contenter de l’estendue
de leur Empire) ; d) loc. diverses, fig. début XIIIe
s. terre en amour « terre dans un état de fermentation propre à la
végétation » (Elie de St Gilles, 1372 ds T.-L. : Le blé nous fait
sourdre de la terre en amour) ; fin XVIe
s. faire l’amour à « courtiser » (L’ESTOILE,
Mém., 1re p., p. 114 ds GDF.

Compl. : Tous deux faisoient l’amour a la fille du dit
seingneur de la chapelle pour l’espouser) ; 1606 être en amour « être
en chaleur (en parlant des animaux) » (NICOT :
Estre en
amour, se dit des oiseaux quand ils sont en chaleur et
desirent s’apparier pour faire des petits) ; 2. fin

XIIe-début XIIIe s. « 
objet aimé (en parlant de qqn ou qqc.) » (Aucassin et Nicolette, 27,
4 ds T.-L. : Entre ses bras ses amors Devant lui sor son arçon), d’où
au fig., loc. proverbiale 1611 Il n’y a point de laides amours, ni de
belles prisons
(COTGR.) ; 1690 remède d’amour,
se dit d’une femme fort laide (FUR.) ; 1718 Froides
mains, chaudes amours,
pour dire que la fraîcheur des mains marque
d’ordinaire un tempérament chaud (Ac.). Rem. : le plus souvent
fém. en a. fr. amour devient masc. aux XVIe
et XVIIe s. sous l’influence du genre
lat. ; 3. 1680 Amour « nom donné à la divinité fabuleuse qui,
selon les poètes, préside à la passion de l’amour » (RICH.
t. 1 : Amour. Dieu qu’on peint avec des aîles, un carquois, des
flèches et un bandeau sur les yeux) ; 4. technol. a) 1751
fauconn. (Encyclop. t. 1 : Amour a son accept. en Fauconn. :
on dit voler d’amour, des oiseaux qu’on laisse voler en
liberté, afin qu’ils soûtiennent les chiens) ; b) 1752 bot. pomme
d’amour
« tomate » (Trév. : Pomme d’amour. C’est le fruit
d’une espèce de morelle) ; c) 1771 peint. (Trév. : On dit [...]
qu’une toile a de l’amour, pour dire, qu’elle a un petit duvet qui la
rend propre à recevoir la colle et à s’attacher fortement à la couleur).

Empr. au lat. amor, attesté au sens 1 a (l’obj. de l’amour est une
pers.) dep. Plaute (Amph., 841 ds TLL s.v., 1968, 70 :
parentum amorem et cognatum concordiam) ; cf. lat. chrét. chez St
Augustin (Ciu., 14, 28 ds BLAISE : fecerunt
civitates duas, amores duo, amor sui, amor Dei) ; 1 b dep. Ennius (Trag.,
213, ds TLL, ibid., 21 : Medea, animo aegra, amore saevo saucia) ; 1 c
(l’obj. de l’amour est un inanimé) dep. Plaute (Curc., 357, ibid.,
1970, 10 : invocat Planesium : meosne amores ?) ; au sens 3 (gr. Eros) dep.
Plaute (Bacch., 115, ibid., 1973, 26 : Amor, Voluptas, Venus) ;
l’évolution phonét. rég. aboutit à ameur, forme attestée en a. fr. au
sens de « rut » (début XVe s.,
MARTIN LE FRANC, Champion des dames, cité par
A. Thomas ds Romania t. 44, p. 322) ; la forme amour représente
un développement dial. propre à la Champagne orientale, centre comtois de
grande importance (FOUCHÉ t. 2 1958, p. 307)
ou est due à une
influence de l’a. prov. (dep. XIIe s.,
RAYN.) étant donné le rayonnement des troubadours.

STAT. Fréq. abs. litt.
 :
41 091. Fréq. rel. litt. : XIXe
s. : a) 69 831, b) 55 347 ; XXe s. : a) 51
921, b) 54 285.

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VERRIER
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