laboratoire Analyse et Traitement Informatique de la Langue Française (ATILF)
CNRS Université de Lorraine

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ESPÉRANCE, subst. fém.


ESPÉRANCE, subst. fém.
A. PHILOS., PSYCHOL.
1. Disposition de l’âme qui porte l’homme à considérer dans l’avenir un bien important qu’il désire et qu’il croit pouvoir se réaliser. L’espérance est le désir joint à un jugement (DESTUTT DE TR., Idéol., 1, 1801, p. 237). Cette belle espérance, qui consiste à croire sans preuve, à adorer ce qu’on ignore et à attendre avec ferveur ce qu’on ne sait pas du tout (FLAUB., Tentation, 1849, p. 344). Et l’espérance n’espère pas l’espérance, mais d’heureux lendemains (JANKÉL., Je-ne-sais-quoi, 1957, p. 240) :

1.
... je leur demandai « quelle différence il y a entre le désir et l’espérance ?
 »
Massieu. « Le désir est un arbre en feuilles, l’espérance un arbre
en fleurs, la jouissance un arbre en fruits. »
Leclerc. « Le désir est une inclination du cœur, l’espérance une
confiance de l’esprit. »
JOUY, Hermite, t. 3, 1813, p. 266.

2.
Au-dessus de l’attente est l’espérance, plus généreuse que
l’attente, parce qu’elle renonce à la détermination des espoirs
immédiats et des calculs inquiets pour offrir une large confiance
inconditionnelle à un avenir accepté comme foncièrement bon. Elle
implique un acte de foi métaphysique dans la qualité et dans la
signification du temps, et, par lui, un désarmement intérieur, un abandon
apaisant et actif.

MOUNIER, Traité caract., 1946, p. 315.

2. Spécialement
a) RELIG. CHRÉT. Vertu surnaturelle par laquelle les
croyants attendent de Dieu, avec confiance, sa grâce en ce monde et la gloire
éternelle dans l’autre :

3.
De l’Espérance et de la Charité.
L’espérance, seconde vertu théologale, a presque la même force
que la foi ; le désir est le père de la puissance ; quiconque
désire fortement, obtient. Cherchez, a dit J. C., et vous trouverez ;
frappez, et l’on vous ouvrira. (...) Le désir ou l’espérance,
est le génie. Il a cette virilité qui enfante, et cette soif qui ne s’éteint
jamais.

CHATEAUBR., Génie, t. 1, 1803, p. 88.

4.
À nous, catholiques, suffit l’espérance. Nous tenons les « 
promesses » ; nous sommes sûrs qu’elles auront leur effet, si nous n’y
mettons pas d’obstacles ; sûrs qu’il dépend de nous de les voir réalisées
en notre personne, avec le secours de la grâce, qui ne manquera
jamais. Mais au janséniste, aussi longtemps qu’il n’a pas reçu de « signe
 », l’espérance chrétienne est plus que difficile, puisqu’il ne
sait pas si Jésus-Christ est mort pour lui, ou non ; s’il aura la grâce,

ou non ; si les commandements lui seront possibles, ou impossibles.
BREMOND, Hist. sent. relig., t. 4, 1920, p.
373.

Acte
d’espérance.
Prière exprimant cette attitude de l’âme envers Dieu. Faire
un acte d’espérance
(cf. PÉGUY, Porche
Myst.,
1911, p. 175).

Couleur
de l’espérance.
La couleur verte. Des fiches vertes, couleur de l’espérance
(ZOLA, Argent, 1891, p. 383).
P.
méton., ICONOGR.
Jeune femme tenant généralement un étendard ou, de
nos jours, une ancre. On voit dans l’intérieur de la chapelle la Foi,
l’Espérance et la Charité qui consolent saint Antoine et le caressent de la
main, comme un petit enfant
(FLAUB., Tentation, 1849
p. 329).

b) P. allus.
LITT.
(cf. L’Enfer de Dante) :

5.
« Je n’aime point, disait M., ces femmes impeccables, au-dessus de toute
faiblesse. Il me semble que je vois sur leur porte le vers du Dante sur la
porte de l’enfer :

Lasciate ogni speranza, voi che intrate.
Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. »
C’est la devise des damnés.
CHAMFORT, Caract. et anecd., 1794, p. 172

MYTH.
[La vérité] doit demeurer ensevelie dans le sein du sage,
comme l’espérance au fond de la boîte de Pandore
(CHATEAUBR.,
Essai Révol., t. 2, 1797, p. 268).
c) Locutions

Contre
toute espérance.
Contre toute attente, alors que personne ne s’y attendait, ne l’espérait (cf. ROB., Lar. Lang. fr.).
De
grande/belle/haute/riche espérance
(vieilli). Dont on espère beaucoup ;
qui donne dès maintenant une haute idée de ce que sera l’avenir. Jeune
homme de la plus haute espérance
(DELILLE, Homme
des champs,
1800, p. XIX) :

6.
Ravi de posséder un poisson de pareille souche, le pasteur craignit que sa
cuisinière ne fût pas en état d’apprêter un mets de si haute espérance...
BRILLAT-SAV., Physiol. goût, 1825, p. 329.

En
espérance
(rare ou vieilli). Synon. de en perspective

(temporelle). Que de Colbert, que de Turgot en espérance, qui ne sont pas
sortis des bureaux de la ferme générale
(JOUY, Hermite,
t. 2, 1812, p. 124). Le mal qui n’était qu’en espérance, le voici en
réalité
(DELÉCLUZE, Journal, 1825, p.
93). Le paysan défriche un terrain de broussailles ; le blé n’y pousse
qu’en espérance
(ALAIN, Propos, 1934, p.
1203).

B. [L’obj.
est gén. plus précis et dans un avenir plus ou moins proche]
1. Sentiment qui porte spécialement sur l’obtention d’un objet déterminé,
sur la réalisation de quelque chose dans un avenir plus ou moins proche ;
raison que l’on a d’espérer. Il avait peur que d’ici là le gouverneur ne
changeât de résolution et qu’on n’enlevât le cadavre. Alors sa dernière
espérance était perdue
(DUMAS, Monte-Cristo, 1846,
p. 248). L’espérance de l’évasion prochaine le transfigure (VILLIERS
DE L’I.-A.
, Contes cruels, 1883, p. 397) :

7.
... les premiers pêchers de plein vent, illuminés de neige rose, les premières
quenouilles laiteuses qui brandissaient vers le ciel une fragile espérance
de poires...
DUHAMEL, Suzanne, 1941, p. 96.

2. Spécialement

a) Locutions
Dans
l’espérance de, que.
Synon. de en espérant que, dans l’attente de,
que. Dans l’espérance que le lendemain seroit un jour favorable
(CRÈVECŒUR,
Voyage, t. 2, 1801, p. 155). Dans l’espérance des sanctions hypothétiques qu’elle apporte (FAURE, Espr. formes, 1927, p. 271). Cf. délicat ex. 7.

Être
sans espérance.
[En parlant
d’un malade] Être condamné. M. Daigremont fut sans espérance le
vingt-troisième jour après notre arrivée, et mourut le vingt-cinquième

(Voy. La Pérouse, t. 2, 1797, p. 360). Son fils est sans espérance
et ce qu’on peut lui souhaiter de mieux, c’est une prompte mort
(CONSTANT,
Journaux, 1805, p. 204).

[En parlant de
l’entourage d’un malade] Ne plus espérer garder le malade en vie, cf. LITTRÉ,
GUÉRIN
1892.
b) Espérance (mathématique) de vie. Estimation (variable selon
l’âge, le sexe, le pays, etc.) du nombre d’années qu’un individu peut espérer
vivre, obtenue à partir de statistiques de mortalité. Le pays qui a
actuellement l’espérance de vie la plus élevée est la Norvège : 71 ans
pour les hommes, 74 ans pour les femmes
(LESOURD, GÉRARD,
Hist. écon., 1966, p. 490). La vie moyenne, ou espérance de vie à
la naissance
(Traité sociol., 1967, p. 281).

c) JEUX. Jeu de l’espérance. Jeu de hasard aux dés.
Rem. Attesté ds la plupart des dict. gén. du XIXe
s. dont LITTRÉ et GUÉRIN 1892
ainsi que dans Lar. 19e-Lar. encyclop.

3. Au plur., littér., rare. [Sara] prit un goût
qui m’a mis au désespoir, en détruisant toutes mes espérances, en
renversant tous mes projets
(RESTIF DE LA BRET., M.
Nicolas,
1796, p. 69). Nos espérances sur la Flandre (...) restaient
donc ouvertes
(BAINVILLE, Hist. Fr., t. 1,
1924, p. 226). Sur le fils aîné reposaient toutes les grandes espérances
du père
(AYMÉ, Jument, 1933, p. 38).

Locutions
Dépasser
les espérances, réussir au-delà de toute espérance
(cf. VILLIERS
DE L’I.-A.
, Corresp., 1866, p. 83). Le résultat dépassa les
espérances et, dès 1960, les États-Unis prenaient au Canada la première
place pour la production
[d’uranium] du monde occidental (GOLDSCHMIDT,
Avent. atom., 1962, p. 165).

Donner des
espérances.
Donner des assurances, faire des promesses. Tout ce qu’il
a obtenu, ce sont des promesses, ce qu’on appelle des espérances, mot qui m’a
bien l’air d’être fait pour les dupes
(SAND, Corresp.,
1831, p. 160). Les buveurs d’eau mirent leur habitation sens dessus
dessous pour laisser une chambre libre au malade. Enfin le médecin commença
à donner des espérances
(MURGER, Scènes vie
jeun.,
1851, p. 220).

C. P.
méton.
1. La personne ou la chose, objet de l’espérance. L’Espagne et
le Portugal, ces deux grandes espérances de la cour pontificale
(STENDHAL,
Rome, Naples et Flor., t. 2, 1817, p. 341). Hélas ! il n’a point vu
sous des traits assassins Tomber son jeune fils, sa plus belle espérance
(BAOUR-LORMIAN,
Ossian, 1827, p. 250) :

8.
Six laboureurs de Fonteneilles avaient porté le corps jusqu’au seuil de
cette demeure où il allait entrer, avant-dernier de son nom et dernière espérance
de la race.
R. BAZIN, Blé, 1907, p. 356.

2. Spécialement

a) MATH. Espérance mathématique. ,,Valeur moyenne théorique
d’une variable aléatoire`` (Méd. Biol. t. 2 1971). Synon. moyenne
arithmétique. La moyenne naturelle, l’espérance mathématique
(Hist.
gén. sc.,
t. 3, vol. 2, 1964, p. 93).
b) Au plur.

Avoir des
espérances.
Être enceinte. Laura m’a confié qu’elle avait des espérances ;
mais chut !... elle préfère qu’on ne le sache pas encore
(GIDE,
Faux-monn., 1925, p. 1122).
(Avoir des)
espérances.
(Avoir un) héritage en perspective. Monsieur diplômé,
(...) recherche en vue mariage jeune personne (...) avec dot minimum 500 000
et espér. possible
(MONTHERL., J. filles, 1936,
p. 925) :

9.
... je fis remarquer à mon ami que d’excellentes gens emploient communément
le mot « espérances » pour désigner la fortune qui doit
leur échoir lorsqu’ils auront eu le malheur de devenir orphelins. « Cent
mille francs de dot, sans compter les espérances... » Petite phrase
coutumière et qui n’a pas l’air méchant, mais qui ouvre un jour, comme on
dit, sur les bas-fonds humains.
MAURIAC, Journal 1, 1934, p. 60.

Prononc. et Orth. : [].
D’apr. GRAMMONT Prononc. 1958, p. 41 : [],
p. harmonis. vocalique. Ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. 1. Ca 1100 n’aveir esperance de « ne pas s’attendre à » (Roland, éd.
J. Bédier, 1411) ; 2. 1re moitié XIIe s. esperance « disposition de l’âme qui nous fait considérer ce que
nous désirons comme devant se réaliser » (Psautier Oxford, éd. Fr.
Michel, LXI, 7, p. 79) ; 3. mil. XIIe
s. « personne ou chose sur laquelle on fonde son espérance » (Psautier
Cambridge,
éd. Fr. Michel, LXI, 8, p. 105). Dér. du rad. de espérer* ;
suff. -ance*. Fréq. abs. littér. : 6 700. Fréq. rel. littér.
 :
XIXe s. : a) 15 418, b) 9 311 ; XXe

s. : a) 7 534, b) 5 815. Bbg. GOSSEN (C.-T.). Ma
plus douce espérance est de perdre l’espoir. Z. rom. Philol.
1955, t. 71, pp. 337-364.

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