Hélène Vinckel-Roisin
À l’occasion de la journée de l’Europe le 9 mai 2026, nous sommes allés à la rencontre d’Hélène Vinckel-Roisin, professeure de linguistique allemande à l’Université de Lorraine, membre du laboratoire ATILF et coordinatrice d’un projet européen de formation doctorale des Actions Marie Skłodowska-Curie | AMSC1 du programme Horizon Europe.
Parlez-nous de votre projet européen Multilingual Language Awareness in the European Digital Society (MultiLAwa) retenu par un financement de la Commission européen dans le cadre des Actions Marie Skłodowska-Curie.
Hélène Vinckel-Roisin : Le réseau MultiLAwa est financé par la Commission Européenne dans le cadre des AMSC. Le projet correspond au format d’un Doctoral Network-Joint Doctorates2 | DN-JD, financé sur 48 mois pour un montant total de 4 350 655,80 €.
L’Université de Lorraine est porteuse du projet et je suis la coordinatrice du réseau.
Le démarrage officiel est fixé au 01/09/2026, la fin du projet est prévue au 31/10/2030.
Le programme de formation MultiLAwa vise à former à l’échelle européenne des expertes et experts dans le domaine du plurilinguisme et du multilinguisme doté.e.s de solides compétences plurilingues et d’une compréhension linguistique et culturelle approfondie des outils numériques et des concepts d’Intelligence Artificielle | IA dans divers domaines professionnels en plein essor (p. ex., le secteur de l’IA et des nouvelles technologies, les médias numériques et l’édition, les organisations internationales, l’éducation et l’élaboration des programmes scolaires, les entreprises et start-up de services linguistiques, le monde de la recherche, etc.). Le programme de recherche a pour objectif de promouvoir le plurilinguisme et le multilinguisme dans la société européenne à l’ère du numérique afin de favoriser un monde plus inclusif.
Pour ce faire, ce projet scientifique, auquel sont adossés 14 sujets de thèse en cotutelle (double diplomation), explore en profondeur le concept de Language Awareness, i.e. la prise de conscience de l’usage, du fonctionnement et de la diversité des langues : MultiLAwa étudie les interconnexions entre Language Awareness, pluri-/multilinguisme et outils numériques, en menant des recherches innovantes et interdisciplinaires sur les discours et les pratiques linguistiques, sur la politique des langues au niveau européen, national et régional, sur les ressources lexicographiques et terminologiques et last but not least sur l’apprentissage et l’enseignement des langues.
Le réseau MultiLAwa rassemble 26 partenaires dans 11 pays européens. Les chercheuses et chercheurs universitaires, qui encadrent les thèses, sont spécialisé·e·s dans les domaines de la linguistique anglaise, allemande, romane et slave (appliquée et numérique/outillée) et dans des sous-disciplines telles que le traitement automatique des langues3, la linguistique du genre, la linguistique interactionnelle, la sociolinguistique, la lexicographie, la terminologie, les discours spécialisés, la didactique.
Les partenaires non académiques possèdent des compétences interdisciplinaires et intersectorielles complémentaires, dépassant le champ des Sciences Sociales et des Humanités (cf. p. ex. les sciences de l’économie (finances / Fintech), les sciences de l’information et ingénierie (IA et multimédia), les sciences de l’environnement et géosciences (économie circulaire).
Que va vous permettre ce projet collaboratif scientifique ?
HVR : Ce projet de formation doctorale va permettre de former toute une génération en Europe d’ambassadrices et ambassadeurs plurilingues du plurilinguisme et du multilinguisme, qui auront vocation, dans leurs carrières professionnelles respectives, à disséminer les résultats des recherches menées dans le cadre du projet, lequel satisfait aux 3 «I» : Innovant, Interdisciplinaire, International.
Le réseau repose sur une collaboration entre 10 universités européennes, et 16 partenaires associés, établissant ainsi un point entre monde académique et monde non-académique/industriel. Autrement dit : le projet scientifique créera des synergies inédites d’une part entre 10 écoles doctorales réparties sur le territoire européen et d’autre part aussi entre des secteurs, qui d’ordinaire, dans le cadre de thèses de doctorat en SHS, ne se rencontrent que rarement, voire pas du tout.
À l’image des valeurs portées par le consortium, le projet scientifique porte sur plusieurs langues européennes, dont l’anglais, l’allemand, le danois, le français, l’italien, le portugais, le polonais, ainsi que sur une sélection de langues régionales et indigènes.
Les deux langues de communication interne et de formation sont : l’anglais et l’allemand – avec, dans notre proposition, un argumentaire étayant le rôle de la langue allemande sur le marché du travail en Europe, à côté de l’anglais lingua franca, et des besoins en compétences (méta-)linguistiques dans plusieurs secteurs de pointe.
Que permet ce financement de la Commission européenne ?
HVR : L’appel à projets européens Doctoral Networks est extrêmement compétitif, avec un taux de réussite de 8,8% pour la session 2025. Aussi sommes-nous extrêmement heureuses et heureux que notre projet ait été retenu et soit pleinement en phase avec les priorités scientifiques, technologiques et sociétales de l’Union européenne ! Le financement conséquent accordé par la Commission européenne va nous permettre notamment 3 actions conjointes prioritaires:
1/ La première,
fondamentale dans notre discipline, concerne le recrutement de 14 doctorantes et doctorants en SHS sur la base d’un contrat doctoral de 36 mois, dont le financement provient de la CE. Les salaires sont très attractifs pour ce niveau d’études !
2/ La seconde,
concerne la formation doctorale à proprement parler, répartie sur trois années (2027, 2028, 2029), pour un total de 25 ECTS4 (les 5 ECTS restants proviendront de la formation locale dans chaque université). Elle prendra la forme de sessions d’une semaine agrémentée de cours et workshops dispensés par les membres du réseau et des expert·e·s invité·e·s. La première école d’hiver se tiendra ainsi à l’Université de Lorraine, à Nancy, la semaine du 8 février 2027 ! La 2ᵉ semaine de formation se tiendra à Copenhague en 2028 et la 3ᵉ aura lieu en 2029 à Milan. 3 webinaires de formation entrecouperont les formations en présentiel, et comprendront aussi 2 sessions complètes de «perspectives professionnelles» (préparation de l’après-thèse) organisées par les membres du réseau MultiLAwa, notamment à partir des expertises des partenaires associés non-académiques.
3/ La troisième,
vise les activités de dissémination et de communication. Aussi bien les membres du consortium que les doctorantes et doctorantes seront amené·e·s à présenter les résultats des recherches réalisées lors de congrès, colloques internationaux, journées d’études nationales et / ou locales (= dissémination) ; de même le réseau sera très actif dans les activités de communication sur les réseaux sociaux, auprès des médias, vers le grand public etc., dans chacun des pays membres du consortium (= communication). Le financement servira à prendre en charge l’ensemble des coûts occasionnés par les missions, par les actions décrites et explicitées dans un plan de dissémination, communication, exploitation des résultats, qui sera mis en œuvre durant le projet.
Ce plan inclura la préparation d’une exposition temporaire MultiLAwa, un format innovant, comportant de nombreux challenges à relever, qui aura vocation à partir de la 4ᵉ année du projet à se déplacer de ville en ville, d’abord 6 mois à Mannheim (cf. Forum Deutsche Sprache) puis 6 mois à Luxembourg (Zenter fir d’Lëtzebuerger Sprooch), etc.
Selon vous, quelle est la « recette » pour obtenir un financement européen de ce type ?
HVR : Je dirais que la recette comprend plusieurs ingrédients, qui – réunis ensemble – peuvent conduire à la réussite d’un bon produit hors-pair : persévérance, qualité du projet scientifique, coulisses de « l’intendance ».
1/ Le tout premier ingrédient,
selon ma propre expérience, réside dans la persévérance de la conduite du projet par le coordinateur ou la coordinatrice. En effet, nous avons réussi lors de la seconde soumission d’un premier projet initialement déposé en 2023. Après les résultats négatifs d’avril 2024, il a fallu battre le rappel de suite, se remotiver, remobiliser l’équipe, aller de l’avant et continuer d’y croire plus que tout – et donc continuer à être le moteur en cours de montage du projet, après un premier échec.
2/ Le second ingrédient,
ramène l’attention sur la qualité du projet scientifique, qui doit être excellente. Les grandes étapes des deux dernières années ont consisté à retravailler de fond en comble le caractère «innovant» en recherche, notamment en SHS, à consolider les compétences du consortium, à approfondir les impacts scientifiques, technologiques et sociétaux et à mettre en place des indicateurs précis pour mesurer le succès des impacts, le tout agrémenté de schémas, de graphiques ‘de haut niveau’.
3/ Le troisième ingrédient,
concerne l’expertise des partenaires du projet, qui doit couvrir un spectre bien plus large que celui des SHS. L’indisciplinarité, l’intersectorialité priment dans ce type de formation doctorale à l’échelle européenne. Sans cette plus-value dans la coopération, le financement européen MSCA n’est possible.
4/ Et le dernier ingrédient,
ce sont les coulisses, ‘le back-office’ de cette préparation : se sentir accompagné·e·s et soutenu·e·s par les instances locales et nationales, tout en développant des activités de réseautage avec des coordinatrices et des coordinateurs lauréat·e·s en France.
Au niveau local, l’aide et le soutien de la Direction d’ingénierie de projet (DIPRO) de l’Université de Lorraine, de mon laboratoire de rattachement à la Recherche, l’ATILF5, tout autant que de la MSH Lorraine6 durant la phase de montage ont été indispensables à la réussite du projet.
Quant au niveau national, les formations annuelles et les ateliers thématiques du point national de contact France ont été extrêmement utiles pour la phase d’écriture. Les nombreuses discussions et les rendez-vous de travail avec des responsables de DNs7 ont permis de dégager les éléments clés d’un projet lauréat.
Et, last but not least, pour monter des projets d’envergure européenne et internationale, l’ANR a mis en place un programme de soutien financier dont nous avons pu bénéficier en répondant en 2023 à l’appel MRSEI8 | Montage de réseaux scientifiques européens ou internationaux. Là aussi, à notre niveau, un indispensable.
Et maintenant si nous parlions de vous, pourriez-vous vous présenter Hélène ?
HVR : Depuis septembre 2022, je suis professeure des universités en linguistique allemande moderne. J’enseigne la grammaire, la linguistique, la traduction à l’UFR ALL9 de l’Université de Lorraine sur le CLSH10 de Nancy. Depuis septembre 2025, j’assure la direction locale d’EMLex | Master européen Erasmus Mundus de lexicographie à l’Université de Lorraine.
Rattachée à l’ATILF (UL/CNRS), j’assure la co-responsabilité de l’Axe «Lexique» et la co-responsabilité du groupe de recherche PLICC11, depuis 2023. Dans la continuité de mon attachement à l’allemand et au franco-allemand, j’assure depuis 2024 la responsabilité du Germanopôle lorrain12, de la MSH Lorraine à Nancy. Auparavant, de 2005 à 2022, j’ai exercé les fonctions de maîtresse de conférences à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV) / à la Faculté des Lettres de Sorbonne Université, avec un rattachement scientifique au CeLiSo13, dont j’ai assuré la direction adjointe de 2021 à 2022.
Fascinée par la langue allemande, je me suis spécialisée en grammaire et linguistique de l’allemand moderne après l’obtention de l’agrégation externe d’allemand en 1999; mes principaux centres d’intérêt en matière de recherche sont, pour les plus anciens, la syntaxe et l’ordre des constituants de l’énoncé verbal allemand, la linguistique textuelle, la linguistique des médias, l’argumentation, les études contrastives « allemand-français » et, pour les plus récents, la morphologie lexicale, la linguistique du genre et la linguistique de corpus.
Ma thèse de doctorat soutenue en 2004 portait ainsi sur la périphérie droite de l’énoncé, sur les unités qui apparaissent tardivement, « à l’extrême fin », conformément à la volonté du locuteur / de la locutrice à des fins de mise en relief et / ou des fins rhétoriques, dans les discours politiques de la période 1989-1990 (la Wende). Dans l’inédit de mon HDR14, j’ai davantage examiné un phénomène marqué de «répétition» au niveau textuel et référentiel, la «répétition immédiate du nom propre dans les chaînes de référence». Mes recherches personnelles récentes établissent un pont entre linguistique et littérature, avec l’étude des phénomènes syntaxiques dans le recueil de poèmes de Heinrich Heine, Buch der Lieder (Livre des Chants) ou encore l’étude de la reprise pronominale du nom hybride Mädchen (nom de genre grammatical neutre qui désigne un référent de sexe féminin) dans les contes des Frères Grimm.
Au-delà des activités de recherche personnelle, j’apprécie particulièrement le travail collaboratif au sein de coopérations scientifiques : dès les premières années post-doctorales, j’ai tissé des liens étroits avec l’Institut Leibniz pour la Langue Allemande (IDS) à Mannheim – cf. le projet EuroGr@mm-Progr@mm kontrastiv (2007-2012), qui perdurent et se sont consolidés de différentes manières jusqu’à aujourd’hui, tels que par exemple ma qualité de membre élue du Conseil scientifique. Également boursière de la Fondation Alexander-von-Humboldt (2009-2010), je me suis rapprochée des Alumni dans mon domaine et ai ainsi participé au réseau européen de linguistique du bassin méditerranéen DeMiNes Deutsch-Mittelmeerisches Netzwerk Sprachwissenschaft (German Mediterranean Network on Linguistics) (2018-2021) coordonné par l’Université Aristote de Thessalonique (Grèce).
Au sein de l’Alliance universitaire européenne 4EU+, j’ai coordonné un projet pédagogique adossé à la recherche, intitulé European Network of German and Contrastive Linguistics (GerCoLiNet – 2021-2022), avec la participation de l’IDS (Département ‘Linguistique numérique’) et des universités de Copenhague, Milan, Prague et Varsovie.
Ce sont ces expériences de coopération avec l’Allemagne et d’autres pays européens, ce travail en équipe, qui m’ont amenée à lancer l’idée de monter un Doctoral Network à l’échelle européenne – et à réaliser in fine ce projet !
Pourriez-vous partager avec nous ce qui vous a poussé à faire ce métier ?
HVR : En m’inscrivant en DEUG d’études germaniques à l’Université Paul Verlaine de Metz, maintenant l’Université de Lorraine, il y a fort longtemps, je n’avais de projet professionnel bien identifié en tête. J’avais eu de très bons résultats en allemand au collège (6ème allemand bilingue), puis au lycée (baccalauréat C – avec l’anglais et l’allemand comme langues vivantes). Je me suis lancée dans un parcours qui me motivait. C’est au fur et à mesure des années universitaires que mon projet professionnel s’est dessiné.
Ce que j’apprécie par-dessus tout, comme sans doute de nombreuses personnes exerçant ce métier, c’est la double casquette : enseignante + chercheuse ; passer d’un domaine à l’autre, avoir cette possibilité de mettre tantôt l’accent sur l’enseignement, tantôt sur la recherche, tout en établissant, le plus souvent possible, des passerelles entre les deux.
C’est dynamique, vivifiant, ce qui me convient pleinement.
Je conclurai par cette citation de Marc Twain, qui m’accompagne depuis ces dernières semaines :
Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait !
Mots clés
HORIZON EUROPE – SCIENCES DU LANGAGE – PLURI- ET MULTILINGUISME – NUMÉRIQUE – DIVERSITÉ LINGUISTIQUE
Aller plus loin
Site web du projet européen MultiLAwa : www.multilawa.eu
Lire « Projet européen de formation doctorale Multilingual Language Awareness in the European Digital Society » dans les actualités de l’ATILF
Lire « MultiLAwa : l’Université de Lorraine décroche un Doctoral Network d’excellence européenne sur le multilinguisme à l’ère numérique, sur Factuel UL
Lire « Fêtons la journée de l’Europe avec MultiLAwa, sur Factuel UL
Consulter Europa Day 2026 | Journée de l’Europe 2026
Contact
Hélène Vinckel-Roisin | helene.vinckel-roisin [at] univ-lorraine.fr | helene.vinckel-roisin [at] atilf.fr | Page perso
Enseignement : Professeure en linguistique allemande moderne en linguistique allemande moderne | UFR ALL | Arts, Lettres et Langues sur le Campus Lettres et Sciences Humaines Nancy
Recherche : Co-responsable de l’axe de recherche Lexique de l’ATILF
Glossaire
1 MSCA | Marie Sklodowska Curie Actions
2 Doctoral Network-Joint Doctorates | DN-JD : réseau de formation doctorale – doctorats conjoints (cotutelles de thèse)
3 TAL | Traitement automatique des langues, recherches de haut niveau en linguistique informatique. Consulter l’axe de recherche MORTI de l’ATILF
4 ECTS | European Credit Transfer and Accumulation System.
5 ATILF | Analyse et traitement informatique de la langue française | UMR 7118 CNRS/UL
6 MSH Lorraine | La Maison des Sciences sociales et des Humanités Lorraine | UAR 3261 UL/CNRS
7 DNs | Doctoral Networks, cf. https://marie-sklodowska-curie-actions.ec.europa.eu/actions/doctoral-networks
8 MRSEI | Montage de réseaux scientifiques européens ou internationaux
9 UFR ALL | Arts, Lettres, Langues | all-nancy.univ-lorraine.fr
10 CLSH de Nancy | campus des Lettres et Sciences Humaines
11 PLICC | Pragmatique, Linguistique Contrastive, Corpus
12 Germanopôle lorrain, constitutif de l’Axe 1 « Germanopôle Transfrontalier et Europe » de la MSH Lorraine, Nancy
13 CeLiSo | Centre de Linguistique en Sorbonne | UR 7332
14 HDR | Habilitation à diriger des recherches
Mai 2026 | © ATILF DBJ
